Les désétayages psychiques dans les agirs adolescents

Les désétayages psychiques dans les agirs adolescents

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L’évolution psychiatrique 75 (2010) 304–326

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Les désétayages psychiques dans les agirs adolescents夽 Psychic not shoring in the adolescent acting Patrick Ange Raoult a,∗,b a

Maître de conférences IUFM Chambéry, psychologue clinicien, membre du CRPPC, université Lyon–2, 5, avenue P.-Mendès-France, 69500 Bron, France b CERP, 49, rue des Fleurs, 73000 Chambéry, France Rec¸u le 8 mars 2007 Disponible sur Internet le 14 mai 2010

Résumé L’approche des agirs adolescents peut s’entendre selon trois registres principaux : les degrés spécifiques de désagrégation de la médiation symbolique, les engluements narcissiques et les modes d’élision du trait signifiant phallique. Ces agirs sont fréquemment en lien avec des vécus traumatiques. Ceux-ci réalisent un perte des étais internes et psychosociaux. Nous tenterons de préciser l’impact psychique de ceux-ci en mettant l’accent sur plusieurs processus en jeu : les échecs des mécanismes d’identification et d’affiliation, la prévalence des relations d’emprise, les fragilisations de la structuration du moi et les impasses de la figuration. © 2010 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés. Mots clés : Adolescent ; Passage à l’acte ; Acting ; Symbolisation ; Traumatisme psychique

Abstract The approach of the adolescent agirs can get along according to three principal registers: specific degrees of disintegration of the mediation symbolic system, narcissistic engluements and modes of elision of phallic feature meaning. These agirs are frequently in bond with traumatisms. Those carry out a loss of the internal and psychosocial stays. We will try to specify the psychic impact of those by stressing several processes concerned: failures of the mechanisms of identification and affiliation, the prevalence of the relations of influence, embrittlements of the structuring of ego and dead ends of the figuration. © 2010 Elsevier Masson SAS. All rights reserved. Keywords: Adolescence; Passage to the act; Acting out; Symbolization; Traumatism

夽 Toute référence à cet article doit porter mention : Raoult PA. Les désétayages psychiques dans les agirs adolescents. Evol psychiatr 2010; 75. ∗ Auteur correspondant. Adresse e-mail : [email protected]

0014-3855/$ – see front matter © 2010 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés. doi:10.1016/j.evopsy.2010.04.014

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Les agirs adolescents se décrivent selon une multiplicité de figures de la mise en acte au recours à l’acte. Ils s’expriment sous les modes du défi et de la transgression et glissent parfois sous les oripeaux de la violence. Ils convoquent des processus psychiques divers et conduisent parfois à une progressivité de l’intensité des agirs. La multiplicité des agirs que produisent certains adolescents, dans leur succession même, peut avoir des enjeux signifiants hétérogènes. Illustrant des impasses de la subjectivation, ces agirs engagent les degrés spécifiques de désagrégation de la médiation symbolique dans le rapport à l’objet, source d’embarras, de désarroi ou d’angoisse ; ils traduisent les engluements narcissiques pouvant conduire à des vécus de dépersonnalisation ; ils nécessitent d’avoir à trouver des recours devant la déprivation de place que ce soit sous la forme de l’inhibition, sous celle de l’acting out ou par le biais du passage à l’acte ; enfin, ils trahissent les modes d’élision du trait signifiant phallique se manifestant au travers de la dépression, du symptôme out ou de la perversité [1]. Ces agirs ne sont pas sans renvoyer aux effets délétères de vécus traumatiques. Ceux-ci sont de configurations diverses. Il y a bien lieu de distinguer traumatisme mortifère, traumatisme sexuel, traumatisme narcissique et traumatisme culturel, sans nier leurs entrecroisements fréquents [2]. Sans porter affinement aux effets différentiels l’accent portera ici sur les liens entre le traumatique et l’agir. Le traumatisme entraîne la potentialité d’une série d’effondrement touchant aussi les figures d’affiliation et d’identification, les modalités de subjectivation et de symbolisation, les registres de la réalité. Cette série se déroule à partir de scènes traumatiques originaires, entraînant passivité et honte, soit les registres de l’humiliation. Ceci concerne les disqualifications de l’être. 1. La désaffiliation et la désidentification Le désappareillage psychique groupal est un des premiers effets de l’expérience traumatique. Elle équivaut à une désintitutionnalisation brutale des étais signifiants de type groupaux, ravageant pacte dénégatif et contrat narcissique en particulier [3]. C’est une situation de désarroi ne laissant place qu’à la paralysie/sidération ou l’agitation/activisme [4,5]. Elle réalise un moment de déliaison pathologique provoquant l’engrènement [6] (P.-C. Racamier, 1992 : processus interactif consistant dans l’agir d’une psyché sur l’autre) et le retour des éléments enkystés et irreprésentables. La dissolution des conteneurs symboliques, organisateurs du lien social et des anxiétés primitives, provoque un sentiment de détresse chez un sujet soudainement délié de ses appartenances identitaires. Celles-ci sont frappées d’inanité et d’insanité. Les sujets en proie aux effets délétères de l’extrusion d’eux-mêmes sont dès lors considérés et se considèrent comme des victimes ayant subis un préjudice et sujets de droit à une réparation. La notion de victime n’en conserve pas moins sa signification originelle d’objet sacrificiel constitutif du lien social. C’est en sens que des éléments archaïques, bizarres peuvent envahir le sujet. Cette dissolution est celle aussi des contenants de pensée, bien entendu culturels et groupaux, mais aussi symboliques, voire narcissiques [7]. Non seulement le sujet se trouve en proie à l’incompréhension d’un fait qui le déloge de ses rapports sociaux mais il se trouve dans l’incapacité d’utiliser ses moyens pour penser sa situation. C’est d’une pensée décontenancée dont il est question face à l’expérience traumatique, pensée qui peut éventuellement se dévider sans pouvoir se dire, qui reste innommable. L’adolescence suggère, dans sa dimension développementale, une part de désappareillage groupal, alimentée parfois par l’appartenance à un groupe sociofamilial disqualifié, par la confrontation aux hétérogénéités sociales et nourrie par la résurgence d’expériences précoces traumatiques. Le défi et la transgression peuvent survenir dès lors comme paravents aux souffrances identitaires. La transgression répond d’une quête et d’une affirmation. Quête d’identité, elle a alors valeur de tentative de dépassement de conflits psychiques. Affirmation, elle a alors valeur d’organisation du

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rapport à la loi. Un temps de mutation, tel celui de l’adolescence qui sollicite à la fois l’intégration du pulsionnel et des remaniements de l’ensemble du fonctionnement psychique, rend compte de cette tentation transgressive. Les discontinuités de l’adolescence vont entraîner, parmi d’autres, une remise en cause des aménagements défensifs de la période de latence, des réminiscences des premières relations objectales, des identifications précoces, des fantasmes inconscients en articulation avec les expériences objectales actuelles. Les mouvements régressifs et la réactivation pulsionnelle peuvent faire émerger une fantasmatique archaïque angoissante et solliciter un contre-investissement défensif rigide : clivage et projection, omnipotence et toute une gamme de dénis. Face aux conflits ou aux sollicitations fantasmatiques, on peut voir se déployer des processus de somatisation, des positions mégalomaniaques, des mécanismes projectifs et des conduites agies, en particulier sur le mode transgressif. Le temps de l’adolescence est celui d’une subjectivation qui se cherche entre provocation et conformité pour affirmer une identité. L’oscillation métonymique et métaphorique entre une toute-puissance imaginaire et une reconnaissance des limites, entre le défi, voire le déni de l’autre et la rencontre de l’altérité, fac¸onne l’esquisse d’une identité, dont la composante narcissique est au premier plan. L’acte, comme passage, vient répondre soit de l’envahissement fantasmatique, soit de l’effondrement du système défensif, laissant le sujet dénudé en proie à l’étrangeté de la violence pubertaire ou au ravage d’une brutale dénarcississation. Cet acte peut être dégagement, soit une énonciation subjective et un travail d’élaboration ; il peut être un engagement, un agir qui apporte une certitude narcissique face à l’angoisse. Mais l’agir tend à être une fermeture qui substitue le besoin au désir, le corps au psychique, l’externe à l’interne. Il relève du registre des stratégies voulant bousculer les règles dont les attendus inconscients sont meurtriers, parricides [8]. 2. La mise en acte transgressive La transgression interroge tout autant l’inavouable d’une communauté en ses lieux de dérèglements et en ses points de déliaison et de jouissance. L’agir adolescent est un moment de passion [9,10] visant à faire coupure, à désagréger des liens d’emprise. C’est une mise en crise des appartenances antérieures, un dévoilement de l’idéal social qui en appelle pourtant au regard du social, à la fois défiant et fasciné. Car la transgression en voulant énoncer que tout est possible, signe l’horreur d’une jouissance entrevue. La transgression se veut plus couramment une mise en acte, plus proche de l’action spécifique freudienne, qui, sur le mode de la figuration, participe d’un travail de représentance et de subjectivation. La mise en acte signe la restriction de l’utilisation de l’agir au profit d’un investissement des processus psychiques. La notion de représentation d’action développée par M. Perron-Borelli se montre d’intérêt. Héritière de l’action spécifique, elle apporte une qualification de la satisfaction espérée dans l’ordre du fantasme. Liée primitivement aux traces de sensations, étayée sur la motricité, la représentation d’action permet l’investissement de l’objet psychique, « en tant qu’elle est transformation (de représentation) de la charge pulsionnelle initialement attachée à l’action spécifique de l’objet propre à satisfaire la satisfaction. Ce faisant, elle transforme également le but de la pulsion en représentation » [11]. C’est dans cette mesure qu’elle devient constitutive de l’objet psychique et de ses qualifications fantasmatiques. La représentation d’action en régressant au système perception/action se tient à la limite de l’acting, mais en soutenant une activité psychique représentative minimale, elle conserve un potentiel dynamique de transformation permettant de se relier au registre du fantasme. Roussillon [12], reprenant le terme de passage par l’acte, en fait un acte de symbolisation. C’est alors un processus de mise en représentation et en sens de l’expérience subjective vécue au travers d’un processus paradoxal de décharge de la pulsion. Cette conception est restrictive par rapport à la définition de la mise

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en acte, travail de figuration, de scénarisation et de subjectivation dont le destin est variable. Il peut être une avancée dans le travail de symbolisation ou un inachèvement. Il est plus pertinent de conserver la terminologie de mise en acte. Ainsi, sur un autre registre, Penot [13] porte insistance sur la répétition induite dans l’autre qui vise aussi à réactualiser la charge affective rejetée ; elle permet dès lors de la restituer au sujet. Il convoque un agir transférentiel assurant une reprise du processus symbolisant. 3. L’excellence transgressive comme jouissance La transgression exprimée dans les rixes, échauffourées ludiques et combats sportifs des milieux populaires ou les pratiques sportives à risque d’autres milieux s’inscrit dans des modalités de la violence sur un mode agonistique. Elle se réalise dans le secret par rapport au social et dans la publicité par rapport au groupe de pairs. Ces deux aspects sont nécessaires à la scénarisation de l’affrontement. Si celui-ci relève de la force et de la dureté dans l’habitus populaire, il se définit par l’habileté et la ténacité dans l’habitus des milieux aisés. Pratiques groupales avec obligation vindicatoire sur fond d’une culture du règlement violent des conflits d’un côté, pratiques individualistes en regard d’une culture intériorisée du contrôle de l’agressivité de l’autre. Dans ces pratiques d’affrontement aux autres ou à la nature, il s’agit avant tout de s’affronter soi-même sous le regard d’un tiers. Que ce soit sous le thème de la résistance ou sous celui de l’endurance, il est question d’exercer par l’emprise physique une souveraineté incertaine. C’est tenter d’affirmer son identité, de se prouver à soi-même sa validité et à autrui sa légitimité. Éprouver sa propre existence dans une confrontation aux limites au travers d’un défi assure de dénier la réalité d’une précarité, d’une désaffection. Trois termes en figurent l’enjeu : défi, déni, délit [14] dont on oublie ce qui les noue, soit la relation asymptotique avec la mort. Et la confrontation abrupte avec celle-ci est ce qui confère un plus de vie, un supplément d’être. La transgression, comme figure de l’excès, permet de vivre un moment d’exaltation, un sentiment de puissance, une identité réaffirmée. La transgression se pense comme une expérience ontologique. Cette confrontation est celle faite avec de l’aléatoire, de l’indéterminé : la limite n’en a pas. La douleur qui est au rendez-vous, la souffrance potentiellement menac¸ante, exacerbe l’enjeu de reconnaissance et d’être. Le dépassement du réel du corps rend compte d’une expérience indicible en tant qu’elle assure d’y éprouver de la jouissance. Le transgressif est pris dès lors dans la répétition de l’acte pour soutenir une quête d’une expérience toujours évanescence : il devient un praticien de la jouissance. La transgression s’inscrit volontiers dans une socialité de groupe dans laquelle la logique du défi prend une belle part. Ce que l’adolescent de banlieue populaire formule en renvoyant le « bouffon », soit le bon élève des classes moyennes et aisées, à une caractérisation négative, méprisée, c’est que le groupe fac¸onne de l’identité, à partir d’une remise en question des systèmes sociaux. La dimension groupale se marque déjà par le langage, argot de groupe, verlan, le plus à même de traduire le vécu et l’expérience. C’est d’abord un langage cryptique assurant d’une fonction identitaire et délivrant une part de jouissance tant dans sa fonction ludique que dans sa part obscène. Il offre la jubilation de transgresser interdits et tabous de la norme langagière dominante, explicite dans la version hardcore du rap. Il s’accompagne d’un jeu de prestance au plan de l’éloquence, du débit, de la rythmicité et de la tonalité qui livre sa pleine mesure dans les joutes oratoires et les insultes rituelles. Les vannes portant soit sur la personne physique, psychique ou sociale, soit sur le groupe familial, social ou ethnique, soit sur le nom signent le double processus de désaffiliation-réaffiliation et d’instauration narcissique. Ces facteurs sont mis en jeu par l’importance de la participation des autres membres du groupe qui notifient bruyamment la performance oratoire. L’utilisation du mensonge, des feintes pour tromper les adultes, enseignants, policiers, parents, la capacité à

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faire montre de « vice » relève d’une inversion de la norme morale dominante. L’excellence en ces domaines assure une dominance dans le groupe des pairs et signifie une autonomisation dans le rapport aux normes sociales adultes. Cette transgression, comme celle de la rixe, est monstration, une adresse faite au tiers dont est attendue une réponse sur ce qui fonde son désir et une reconnaissance qui comble le trou et l’incertitude de l’image de soi. Elle est voilement de l’écart entre l’actuel et l’idéal, elle est voilement de l’angoisse qui en résulte. L’excellence transgressive nourrit le sentiment illusoire de la croyance en la toute-puissance, assurant d’un certain déni de la castration. Mais surtout la visée mégalomaniaque tente une réparation du Moi, défait par la perte de l’objet et celle de l’image de soi, non sans éprouver une grande satisfaction de contrevenir aux règles convenues. Le lien à l’objet et aux figures de la loi se trouve au cœur de la problématique transgressive. Celle-ci fait interpellation dans l’opposition à l’objet externe, elle relève à la fois de la dynamique du « non », marque d’individuation et de déprise du désir de l’autre, et de celle du « fort-da », réappropriation agie et signifiante des enjeux de la séparabilité. Mais elle est tout autant appel à un autre, objet externe, qui puisse étayer et reconnaître le sujet. Elle est une demande paradoxale d’un lien exigé quoique rejeté. Cette problématique transgressive est aussi reprise des modes d’intériorisation de la loi et des modes d’acceptation des lois ; elle interroge la fonction paternelle dans ses incarnations et délivre de la soumission aux figures surmoïques pour tenter d’en fac¸onner une nouvelle trame. En ce sens, la démarche transgressive peut être un moment de subjectivation en tant qu’elle repasse par le filtre de l’expérience sensorialisée, s’éprouve corporellement, réalise le fantasme, touche à un point de jouissance, traverse la question de la mort pour renoncer à l’idéal de complétude et accepter d’être à jamais manquant, limité. La démarche transgressive est celle du héros des contes selon Propp. Elle est un mode de réalisation, de reconstruction de soi et du lien à la réalité au travers d’une série d’agirs qui permettent de se sentir réel et consistant. 4. L’incertitude narcissique dans la transgression Mais cette traversée peut échouer et s’enferrer dans une répétition mortifère ou se dévier dans une emprise perverse. Cette problématique comme interpellation, interrogation et délivrance, convoque la violence et ses fantasmatiques dans ses formes multiples : haine, meurtre, séduction, froideur, mutilation, asservissement, négation. Ce défi est celui dans lequel l’agir réalise une véritable bascule hors des processus de symbolisation au profit d’un éventuel état de rage narcissique. Celle-ci est plus proche de la violence que de l’agressivité. Elle présuppose la précocité de relations violentes dans lesquelles le meurtre était de l’ordre du possible et non de l’interdit. R. Roussillon (1999) [15], dans sa proposition d’un modèle unitaire des souffrances identitaires narcissiques, pose l’hypothèse d’une organisation défensive contre les effets d’un traumatisme primaire. Des expériences psychiques traumatiques ne sont pas intégrables dans la subjectivité et ne laissent place qu’à la détresse, qu’au désespoir et qu’au retrait. Ces expériences psychiques affectent le narcissisme et induisent un manque à être. Ce type de situations extrêmes de la subjectivité s’avère sans issue : ils « rencontrent donc une impasse subjective, ils provoquent un état de désespoir existentiel, une honte d’être qui menacent l’existence même de la subjectivité et de l’organisation psychique » ([15], p. 15). Devant l’absence d’un objet apaisant et contenant [16], le sujet éprouve une mort psychique. Seule la destructivité demeure face à un objet impitoyable engendrant un état de détresse, alors à ce titre surgit le recours à l’acte [17]. La seule issue est la solution paradoxale du clivage du moi : se couper de sa vie psychique pour survivre psychiquement. C’est un retrait de la subjectivité. Ce retour du clivé n’est pas représentatif mais se manifeste en acte. Contre ce retour s’organisent des défenses complémentaires (certaines formes de masochisme, certaines relations

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incestuelles, formes d’autosensualités ou procédés autocalmants, extraterritorialités utopiques ou atopiques des expériences primaires) dont des formes singulières de sexualisation secondaire : le sujet se fait acteur de ce à quoi la psyché ne peut se soustraire. Pour se sauvegarder psychiquement, ce qui a été source de traumatisme peut être retourné, masochiquement, en une expérience productrice de plaisir. Par l’errance, par la constitution de réseaux, en tant que le groupe et l’espace sont lieux d’externalisation d’une partie de l’appareil psychique, telle adolescente tente d’incarner des modes de liaisons des parties clivées post-traumatiques de la psyché. Par la violence, défense paradoxale qui consiste à répéter celle qu’il a subie, le sujet tente de sortir d’un état de confusion. La transgression surgit d’une incertitude narcissique et d’une défaillance du lien à l’objet externe. L’agir s’arrache à l’emprise imaginaire de l’objet, constitue une certitude narcissique, rassure sur sa dimension d’être. Il se fait, volontiers, au détriment de l’autre. L’insulte dans les groupes adolescents ou à l’adresse des adultes vise une disqualification narcissique, une déqualification sexuée, une dévalorisation de l’origine sous-tendue par un but de renversement de la domination par une logique de violence. Dans son expression psychopathique, la transgression fait nécessité devant l’urgence d’une reconnaissance de l’être d’un sujet qui ne se vit que comme déchet. La faillite catastrophique de la constitution de l’autre comme objet l’a laissé profondément démuni, en proie à des mouvements haineux et mortifères projetés sur l’environnement. Le monde est en dette à son égard et reste source de menaces. L’autre ne peut faire limite, pas plus que la réalité. Il est plutôt soit agent provocateur, soit agent incitant. La haine, la rage, l’absence d’espoir signent la désintrication pulsionnelle consécutive d’une cruelle déception primaire. L’agir évite l’aspiration dans le gouffre sans fin d’un vécu dépressif en s’attelant en une place de Moi idéal non barré par la fonction paternelle. 5. Emprise et suppléance face à l’effondrement dépressif Paul, jeune adulte, ayant cumulé des agirs transgressifs graves, explicite ces enjeux. C’est bien dans un contexte de très important déséquilibre affectif, réactionnel, comportemental sous-tendu par de fortes carences socioaffectives qu’apparaissent ces conduites d’opposition, de revendication, de provocation avec souffrance affective et appel à l’aide. Rétracté sur lui-même, égocentrique, il use de diverses modalités pour faire face à l’intensité du désarroi. Les tendances addictives lui permettent de lutter contre les sentiments dysphoriques, contre le vécu de vide et d’abandon. L’agressivité tient lieu de mode de relation en réponse aussi à un sentiment persécutif. Le passage à l’acte vient se substituer, impulsivement, à l’incertitude existentielle. La honte, expression de l’inconsistance narcissique, désigne la fragilité de l’image spéculaire en raison de l’insuffisance de la reconnaissance spéculaire d’autrui. Il ne reste que la persécution, résultat d’un écorchement et d’une explosion. L’orientation psychopathique traduit cette viciation dans l’établissement du lien à l’autre. Quelque chose a été tragiquement, et par la suite dramatiquement, raté lors des relations inaugurales à l’autre. Cette faillite catastrophique distord le rapport à la réalité. La violence et la haine tissent le lien en lieu et place d’une élaboration symbolique impossible pour un espace psychique en lutte contre un effondrement dépressif toujours déjà-là. La seule modalité est celle de l’emprise, par clivage du plaisir d’organe et du système représentatif. C’est en tant que l’autre se refuse comme objet de satisfaction que s’instaure l’emprise. Le fonctionnement mental se polarise sur l’objet extérieur. La destructivité par l’exacerbation de l’emprise vise pour le sujet à obtenir la satisfaction par inversion du rapport cause/conséquence qu’il a pu éprouver : la satisfaction naquit un jour de la disparition de l’objet, si je fais disparaître l’objet la satisfaction naîtra [18]. Tant qu’elle reste liée à des représentations, l’emprise s’exprime en sadisme, qu’il y ait rupture du lien avec le système représentatif l’excitation n’est plus liée et surgit la destructivité, la

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violence. La haine surgit d’être l’objet chû de l’autre. Il y a une surenchère dans l’investissement moteur de la reconquête de l’objet. Il y a un surinvestissement sensoriel ainsi qu’une recherche de sensations intrapsychiques. L’emprise abolit les différences pour les remplacer par une différence de pouvoir. L’objet ne peut avoir d’existence séparée : déni d’altérité [19], refus narcissique de reconnaître l’altérité, mais aussi déni d’intériorité, déni des générations et de la différence des sexes. Le masque du défi, du délit et de la haine couvre l’infinie nostalgie d’un objet tragiquement perdu. Cet objet est celui que le sujet croit intiment avoir détruit avec la complicité d’une figure paternelle. Un événement psychique primaire est source d’un trou noir psychique, tenant lieu d’un objet perdu non figurable dont le deuil est en soi impossible. L’acte transgressif interroge le désir et vise une reconnaissance qui comble le trou et l’incertitude de l’image de soi. L’acte transfigure la faillite narcissique, consécutive à la défaillance du lien primaire à l’objet externe, il s’avère une tentative échouée de passage. Il assure, par sa face mégalomaniaque, une dimension d’être qui ne demeure que transitoire et entraîne sa réitération. Sa caractéristique transgressive le convie à l’illusion d’un franchissement, d’une transfiguration intime qui pallie à une défaillance du symbolique. Le corps fait bouchon, la concrétude de l’acte fait consistance d’une opération psychique défaillante en maîtrisant la réalité. Seul l’aménagement pervers qu’est la jouissance de l’acte permet de suspendre, un temps, le trou psychique, le vide interne éprouvé. 6. La fissuration du moi et démétaphorisation La subjectivation, par exemple à l’adolescence, correspond à une mutation structurelle qui substitue à la prédominance du moi idéal la préséance de l’idéal du moi et du surmoi, lui-même produit d’un délestage de l’idéalisation narcissique et phallique des représentations parentales. Elle conjugue l’articulation du pulsionnel et de l’objectal croisée avec celle de l’autonomie narcissique et du sentiment d’identité. L’expérience traumatique dénoue ces articulations promouvant une fissuration du moi idéal s’accompagnant d’un état de dépersonnalisation, ou une défaite identificatoire, ou encore une désintégration des limites par intrusion. Le moi se désiste, la figurabilité échoue, une indiscrimination entre affects et représentations se met en place, une démétaphorisation s’instaure. C’est bien d’une cassure du développement dont il est fait mention pouvant donner lieu à des tableaux qu’on aurait tort de nommer psychose traumatique. Potamianou (2001) [20] distingue comme conséquence de la situation traumatique trois registres d’angoisse : les angoisses primitives d’effondrement et d’annihilation, les angoisses de mort et les angoisses diffuses précurseurs d’une dépression essentielle. Quatre positions moïques sont décrites. Les formes d’attachement d’un moi en déroute s’expriment par des agrippements ou collages à des objets dépositaires ou des ancrages intérieurs, incluant le liage somatique (M. Fain) [21]. Les enlisements traduisent la désobjectalisation et le travail silencieux de la négativation. Les restrictions du moi réalisent un resserrement autour d’une partie nucléique, cloîtrée, s’accompagnant d’une sclérose des mouvements psychiques et des élans relationnels. Les refuges du moi s’attachent à la répétition des traces d’impressions perceptivosensorielles ou à des identifications adhésives. Enfin surviennent des formes de désinvestissement. Au fond, que ce soit sur la question de prise symbolique ou du procès de signifiance, que ce soit sur l’approche de la fonction sujet ou du processus de subjectivation, que ce soit dans l’appréhension du fonctionnement du moi ou des modes de représentance, on perc¸oit la complexité des mouvements psychiques qui viennent parer à l’effraction traumatique. La défaillance d’inscription du sujet dans une chaîne symbolique le renvoie à un point d’inexistence, qu’un simple indice viendra raviver. Il ne peut se faire sujet dans la scène qu’il subit, il ne la pense pas et il ne s’y pense pas. L’expérience traumatique conduit à une fissuration ou une cassure dans la continuité de soi. Le désistement du moi, l’échec de

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la figurabilité et l’indiscrimination conduisent à la persistance de la contiguïté. Il ne reste plus que quelques stratégies possibles : le collage à des objets dépositaires, la restriction sclérosante, le refuge par adhésivité à du sensoriel et le désinvestissement. L’altération de la personnalité trouve là ses facteurs : le procès de signifiance se grippe, le sujet ne trouve plus sens et ne peut arrimer le fait violent et irruptif à ses signifiants propres organisateurs de son rapport au monde. C’est l’obscénalité du réel qui l’envahit. Car ce qui constitue le traumatique c’est bien entendu le mortifère mais aussi l’obscène [22]. 7. La dissolution subjective et l’expérience addictive La polytoxicomanie que déploie, à un moment, Sabrina, jeune adolescente sert d’exutoire à son angoisse. Elle s’y perd, s’y dissous, s’absente à elle-même. Comme je l’avais énoncé à propos de la situation d’un jeune adulte, Paul [23,24], comme nombre de ces jeunes gens, en proie à un désespoir inexpugnable, qui ont été bercé par les anges de la mort, c’est dans la perte de conscience due aux produits addictifs qu’ils fuient les affres d’une angoisse sans nom et d’une terreur sans visage. La prise de toxique fait foi de l’impossible rencontre avec l’autre, au fond irreprésentable ou indifférencié, toujours potentiellement menac¸ant. La perte de limites dans l’addiction, si elle réalise la disparition du sujet, assure les retrouvailles avec l’objet perdu, de même que l’acte suicidant comble le vide psychique et le vécu d’agonie psychique. Les failles de la petite enfance, les insuffisances du holding maternel ressurgissent à des moments de crise ou envahissent brutalement le sujet quand il ne peut plus assurer un auto-maintien défensif. Ces formes toxicophiliques visent à une disparition, à une abolition subjective. Ce sont des modes de déni de la vie psychique et d’effacement actif de la perception, suscitant un sentiment d’irréalité. Mais Sabrina alterne ces modes de passivité, d’interrogations sur la jouissance, avec des modes actifs de mises en cause des limites. Le malaise interne est important. Paul le régule actuellement par la course, la natation, etc., sinon la tension « monte au ventre ce qui fait des lancements dans la tête ». Il a su trouver, de manière plus adaptée et moins destructrice, ce que G. Szwec (1998) [25] appelle des procédés autocalmants à propos en particulier des galériens volontaires. Ces procédés visent à ramener le calme à travers la recherche répétitive de l’excitation par le biais de comportements moteurs ou perceptifs, incluant une part de souffrance physique. Ils sont à l’œuvre chez les marathoniens, les sportifs pratiquant un entraînement intensif et ceux que D. Lebreton (2001) [26] décrit dans « La passion du risque ». Le procédé autocalmant résulte d’un échec ou d’une insuffisance du fantasme d’une mère calmante, d’une inadéquation de l’introjection psychique du bercement maternel. Il y a eu un échec de la fonction maternelle à atténuer l’angoisse de l’enfant. C’est une liaison de type comportemental entre les aspects pulsionnels érotique et mortifère qui vient suppléer cette défaillance du holding. Ces procédés trouvent leurs prémisses dans certaines rythmies d’endormissement, habituelles chez les jeunes enfants toniques, fréquentes chez les enfants carencés : « Le bébé précocement rejetant cherche à calmer son excitation par le recours à une autre excitation, motrice cette fois. C’est parce qu’il est répétitif, qu’il exclut la mère et qu’il n’est pas une activité autoérotique que ce procédé est autocalmant. Il peut s’accompagner, ou parfois être remplacé, par un autobercement, qui peut prendre une forme violente et autodestructrice, comme dans le cas du banging. C’est l’intériorisation d’un investissement mortifère transmis par la mère dans le portage qui détermine l’apparition d’un comportement auto-aidant prématurément développé, préforme des procédés autocalmants par la recherche de l’excitation (. . .) deux hypothèses de Michel Fain (. . .). Ensuite, celle qui considère les comportements précocement autodestructeurs des enfants qui se martèlent la tête pour s’endormir comme une forme d’« internalisation » du bercement et de son excitation apaisante équivalant à une « pure culture

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d’instinct de mort » (opus cité, p. 41). La quête d’excitation pour se calmer est constante chez les jeunes évoqués précédemment et les conduites toxicophiliques rentrent, pour part, dans les procédés autocalmants [27]. Ceci pour faire face aux éprouvés que Paul décrit parfaitement. Il est question d’une anxiété diffuse d’intensité variable, tenace, envahissante, diffluente. Toute circonstance de stress, de frustration, de menace de séparation amène des angoisses intenses d’abandon, de séparation ou d’intrusion. Afin d’éviter l’envahissement par des angoisses archaïques de type néantisation, il peut utiliser diverses stratégies : relation de dépendance avec un objet idéalisé, retrait avec désinvestissement, cristallisation sur un objet phobogène. Quand il y a trop de monde, il sent la tension monter du fait de la peur d’être jugé. Le sentiment d’abandon qui le submerge produit/est produit par le mal à l’aise sous le regard de l’autre. L’image du corps est grandement perturbée, le corps est un lieu phobique [28]. 8. La défausse de l’interlocuteur dans l’acting out La conception économique freudienne a mis l’accent sur la surcharge d’excitations débordant les capacités de liaison du moi. Confronté à l’effroi, du fait de l’impréparation psychique, le sujet se protège par l’angoisse et tente par la répétition de maîtriser ces excitations. L. Crocq (1999) [29] fait de la répétition ou reviviscence un pilier du trépied de l’identification du syndrome psychotraumatique à côté des symptômes non spécifiques et de l’altération de la personnalité. Au-delà, ce sont les modes de déliaison qui sont ainsi sollicités, renvoyant à la désignation de dissociation de la conscience de Janet. Ces déliaisons sont tant intrapsychiques qu’intersubjectives, rendant vaines la relation à l’autre devenu aussi étrange qu’étranger. C’est bien un travail de désidentification dans lequel l’autre cesse d’être mon semblable, l’incommensurable de l’expérience vécue et le sentiment profond d’abandon objectal ne laissent plus la potentialité de la construction du lien à l’autre [30]. Ce sont conjointement une désagrégation des différenciations et une perte des limites, tant internes qu’externes, auxquelles on assiste. Le traumatisme signe la défaite de l’autre objectalisé et réalise une déprise du fantasme assurant la consistance du sujet. Hervé, adulte illustrant le classique parcours psychopathique, rappelle la haine et la rage qui alimentent la violence qui surgit en cas de déception, de rupture, de blessure narcissique ou de malaise. De cette dimension impulsive, il met en avant l’état d’urgence. Pareillement, il met en avant que pour éviter la déprime, pour ne pas se sentir passif, il a envie de tout casser et d’agir : auto- ou hétéroagression, conduites addictives surgissent dès lors. Le tout est sous-tendu par un profond sentiment de dévalorisation et d’inutilité. Et l’acte violent n’empêche pas un profond sentiment de solitude, de désétayage. La présence de la mort, omniprésente, s’impose alors malgré le recours à la haine. La peur de la passivité générée par le vécu abandonnique oblige à se défendre par l’agir. La dépressivité masquée par la quérulence renvoie à un manque jamais comblé, véritable gouffre sur lequel il se maintient par le biais de la haine et de mécanismes défensifs archaïques. L’effondrement est toujours latent et survient de temps à autre, activé par la réalité de ruptures dans sa vie relationnelle. La souffrance est soit déniée, soit jetée à la face du monde. La contenance psychique, comme modalité de travail de liaison, est en échec. Certains agirs relèvent explicitement de l’acting out, proche de l’Agieren freudien comme répétition du refoulé sous forme d’actions en lieu et place du souvenir. Il est réponse à un défaut de sens, à un aveuglement signifiant de l’autre. Mais, par sa présentation, il manifeste ce qui n’a pu être élaboré de l’histoire du sujet. L’Agieren freudien s’insère, au titre d’une théorie du transfert, par l’expression d’un contenu conflictuel non élaboré ou non interprété sur le mode d’un acte au lieu d’une verbalisation. Il rend compte d’une signification non assumée dans un appel lancé à l’autre. Il est la conséquence d’une défausse de l’interlocuteur dans son positionnement symbo-

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lique. L’adolescence, à ce titre, fait monstration de la défaillance symbolique en mettant en scène ce qui est l’objet supposé de l’autre. Par exemple, l’alcoolisation aiguë au domicile de tel adolescent renvoie à l’alcoolisme paternel. Ce qui ne peut être énoncé ni entendu se donne à voir dans une interpellation de l’autre qui est dans le même temps récusé. C’est une tentative, qui demeure imaginaire de trouver place et reconnaissance en se saisissant des objets de l’autre. Le parcours de Sabrina est émaillé de multiples incidents de type agression. Une chaîne prototypique est celle d’un projet de cure de désintoxication mis en place. La veille, elle attaque une pharmacie, intègre finalement le Centre, puis, lors d’une permission, retourne chez sa mère avec laquelle elle entre dans un conflit violent se provoquant des brûlures au second degré. Elle ne retourne pas au Centre et enchaîne une série de passages à l’acte violents qui la mèneront en psychiatrie dont elle fugue ou se fait éjecter. Cette suite d’agirs relève d’enjeux et de niveaux hétérogènes selon des modalités psychiques différentes. Chaque agir n’équivaut pas au suivant et leur mode de transformation serait à interroger. Dans un premier temps, elle défait ce que l’autre lui propose, échappant au désir imposé tout en interpellant l’autre quant à la méprise de sa demande. Nous sommes à proximité de l’Agieren freudien. L’acte manifeste l’insu pour l’autre éducatif, en quelque sorte sous transfert. L’acte réalise un court-circuit de représentation répondant d’un défaut d’interprétation. Cet acting out fait adresse au désir qui veut se faire reconnaître. Il est une monstration comme traduction d’un passé oublié en lien avec une expérience traumatisante non élaborée. Il signe la dépendance à l’objet et les risques d’une perte de maîtrise de ce lien. Il vient en lieu et place d’une symbolisation, il est une symbolisation échouée. Mais cet acting out défait l’espace psychique et s’engrène une série de passage à l’acte. Ceux-ci traduisent le débordement de l’angoisse. L’agir à l’encontre de sa mère, qui débouche sur une automutilation, relève d’une adresse agressive : le défaut de reconnaissance et la haine consécutive se retourne en une douleur exquise. Cette adresse, par l’échec répétée, suscite un mouvement dépressif et un effondrement narcissique. Les passages à l’acte servent alors à la fois de restitution mégalomaniaque du moi et de modalité de décharge. La décharge agie permet d’atténuer la tension consécutive à la frustration et à la menace de perte. 9. La scénarisation obscène de l’objet du déni J.-M. Forget, 2005 [1], distingue l’acting out dans lequel c’est un objet réel, un trait de jouissance de l’autre qui est montré, du symptôme out dans lequel c’est un trait imaginaire produit par un discours qui est saisi. Le symptôme out est la mise en scène d’une souffrance non prise en compte qui vient révéler la défaillance de l’autre. Cette mise en scène porte sur l’objet du discours, sur ce qui se dit du sujet. Il en marque la dépendance comme forme de récusation de la subjectivité inscrite dans un symptôme que tente de produire le sujet. La manifestation symptomatique se trouve dès lors déplacée en une monstration. « Le symptôme out vient présentifier dans l’imaginaire l’objet du déni ». Le déni se présente comme un mécanisme radical du moi visant soit des fragments de la psyché, soit des fragments de la réalité et mettant à mal la continuité du moi. Le déni se décrit selon une échelle dégressive de dénis gradués qui privent l’objet de matérialité, de gravité, de localité, de signifiance, de significations, d’origines, d’autonomie, de désirs propres et de valeurs. À chaque degré de déni répond une relation d’objet partiel, une variété de défenses et une forme de pensée. Il est fait mention d’un mécanisme de rejet hors de la psyché de certains éléments. Le déni est mouvement de destruction, travaillant à l’encontre du conflit. En ce sens, il s’oppose au refoulement, sélectif et conservateur, et se différencie de la négation qui procède d’une opération de jugement. Le déni réalise une mise en suspens du jugement et donc une suspicion sur le sujet. Le déni participe d’économies relationnelles qui luttent contre la consistance objectale, qui se désespèrent entre perte et excitation [6]. Sabrina scénarise ainsi

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sa problématique avec un sentiment de toute-puissance. La mégalomanie, comme retour à une position originaire d’un Moi idéal autosuffisant, lui permet d’agir sa haine. La réalisation de cette haine, qui lui évite ainsi le mouvement mélancolique, est à comprendre comme une tentative désespérée de réparation du Moi endommagé par la perte de l’objet, vécue sur le mode d’une amputation. Ainsi, ira-t-elle braquer une boutique d’esthétique pour y dérober la caisse. Mais, au-delà d’une logique d’appropriation, sous la menace, elle obligera les vendeuses à se dévêtir, les fera s’agenouiller et les insultera copieusement pendant plus d’une demi heure. Scénarisation, quasi psychodramatique, d’un vécu d’humiliation qui la ronge. La rue est le lieu où elle règle ses comptes. La monstration, la figuration en œuvre de ce qui ne peut se faire symptôme peut tourner court dans un simple passage à l’acte. Elle cumulera une suite d’actes délictueux dont le trait commun est le vol avec violence sous menace d’une arme blanche. À l’impulsivité d’arracher à autrui un bien correspond la satisfaction de l’emprise et de la peur produite. Ceci la conduira plusieurs fois en prison. Le meurtre de l’autre, désobjectalisé, est un possible s’il venait à résister à son emprise. Un mot inadéquat et l’on peut basculer dans la radicalité de l’anéantissement de l’autre. La haine se présente comme lutte antimélancolique. À une période, Paul errait toute la nuit dans l’espoir qu’à son retour quelqu’un qui l’aimait soit là, il n’y avait jamais personne ! Il a souvent marché longtemps sans savoir où il allait, parfois cassait à coups de poing les abris bus ou se battait avec quelqu’un : pour détruire. « La baston c’était pour lutter contre ma peur ». L’acte est, alors, un mode de décharge, d’évacuation de la tension et de l’excitation produite par le sentiment d’abandon. L’absence n’est pas symbolisable et ne laisse qu’en prise avec un sentiment de terreur qui ne trouve comme seul répondant que l’agressivité. Une agressivité non liée domine son fonctionnement, se décharge sur un tiers, éventuellement dans une confrontation d’allure phallique, mais s’adresse à une figure archaïque absente et menac¸ante. Hervé, qui présente un parcours psychopathique depuis la fin de l’enfance, déploie une violence interactive dans un type de relations perverses d’ordre manipulatoire. Revendiquer, manipuler, menacer sont les registres privilégiés. Mais cette attitude s’avère réversible. L’incarcération majore les comportements de manipulation/revendication et les mouvements suicidaires. Mais l’incarcération le confronte à un sentiment de vide à l’opposé du trop plein d’excitations fréquent. L’angoisse le déborde. Il se sent persécuté et réagit par des menaces de représailles avant de reprendre des attitudes manipulatoires. La relation d’emprise prédomine. Il y a dès lors deux rôles possibles pour l’objet externe : objet d’emprise ou objet de satisfaction [18]. Un objet qui ne peut être l’auxiliaire de l’élaboration d’une satisfaction se maintient comme objet d’emprise, ne pouvant trouver place au lieu des représentations. Le formant d’emprise vise à la maîtrise de l’objet sur deux versants : emprise agie exercée sur l’objet ou réception de l’emprise exercée par autrui. L’objet d’emprise est extérieur au psychisme et est recherché pour construire les objets internes. Le refusement de l’objet entraîne la prévalence de l’emprise. Il y a conjointement un désinvestissement du monde interne. Mais l’emprise ne se déchargeant pas se renforce en conduites destructrices, en hybris. L’emprise perverse remplace l’épreuve de réalité par l’épreuve de force et l’objet investi ne peut avoir d’existence séparée. Déni d’altérité mais surtout déni cumulatif : déni de la différence des sexes, de la différence de génération, déni d’altérité, soit finalement déni d’intériorité. De fait, l’emprise déploie deux dimensions : l’appropriation par empiètement psychique, l’appropriation par réduction de l’autre au statut d’objet. Si Hervé privilégie la première dimension, Paul utilise la seconde. 10. Le passage à l’acte comme solution paranoïaque Les passages à l’acte traduisent le débordement de l’angoisse. Les passages à l’acte servent alors à la fois de restitution mégalomaniaque du moi et de modalité de décharge. La décharge

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agie permet d’atténuer la tension consécutive à la frustration et à la menace de perte. Parfois rapproché de l’acting out, au sens d’actes impulsifs [31], le passage à l’acte est attaché aux actes violents et délictueux. Il est pour J. Lacan (1967) [32] ce qui survient quand aucune médiation n’est possible et qu’aucun interlocuteur n’est présent. Il résulte de la survenue de signifiants purs dans le réel, suivie par l’attribution d’un sens particulier avant que ne survienne la précipitation dans l’acte. Il est appréhendé par P. Aulagnier (1975, 1979) [33,34] comme un débordement du monde du fantasme sur la réalité. F. Marty (1997) [35] le conc¸oit comme un moyen de lutter contre le sentiment de passivité. Il y a alors expulsion hors de soi de ce qui apparaît comme menace interne. De signification polysémique, le passage à l’acte se déploie sur un continuum qui va de la précipitation consécutive à un débordement interne, source d’une perte de sens, à l’urgence d’une réalisation d’un fantasme qui ne peut plus être contenu. Il s’interprète alors comme un court-circuit symptomatique [36], comme carence d’élaboration [37], comme télescopage entre fantasme et réalité [33], comme défaillance narcissique [38]. Cette notion s’offre à de plus fines distinctions et se devrait d’être décomposée entre de plus subtiles articulations. Il est question posée à l’objectal et au narcissique, au pulsionnel et à la symbolisation. Qu’on le conc¸oive comme court-circuit symptomatique de la représentation, carence d’élaboration psychique et de mentalisation, débordement du monde fantasmatique dans la réalité, le passage à l’acte demeure une défaillance de la subjectivation [39–41]. Pour reprendre les situations précédentes, les relations décrites se montrent comme des relations d’emprise au travers de stratégies perverses fondées sur des mécanismes de dénis. Ces relations semblent relever d’une organisation complexe relevant de traits paranoïaques et pervers. La problématique paranoïaque que met en scène Hervé et que subit Paul se caractérise par l’échec d’élaboration du conflit pulsionnel. L’autre est ressenti comme une menace d’anéantissement et ne peut être investi que sur le mode narcissique afin de confirmer la toute-puissance narcissique du moi. Il en résulte un jeu de domination/soumission, en raison des identifications projectives sur l’objet. L’autre ne peut être accepté qu’à la mesure de ce qu’il lui ordonne d’être sans droit d’existence. La maîtrise de l’autre, potentiel persécuteur, est active pour maintenir l’omnipotence. Dans la problématique perverse prévalent la captation et la neutralisation du désir de l’autre par séduction. Le pervers se situe en position de savoir sur ce qu’il en est du désir de l’autre. La relation d’emprise se dévoile comme un montage complexe de traits psychopathologiques visant à l’annulation du désir de l’autre afin de dénier le manque surgi dans la rencontre avec l’autre. Il est question d’une expropriation du désir de l’autre, d’une domination ou d’un pouvoir conduisant au contrôle manipulatoire de l’autre et de l’inscription d’une empreinte sur l’autre. C’est la passivité qui est impossible à intégrer. Plus exactement, l’horreur de la passivité mobilise des modalités défensives archaïques en raison de l’inaptitude à la passivation. La passivation nous rappelle B. Penot (2001) [13] est un temps essentiel dans l’accomplissement de l’exercice pulsionnel dont dépend le processus même de subjectivation. La passivation est la prise d’un agent pulsionnel dans un rapport signifiant. À l’échec du processus de représentance évoqué précédemment s’adjoint un raté du procès de signifiance. L’incapacité d’être seul, la dépendance, l’appétence addictive, l’impulsivité tiennent à l’inefficacité du refoulement, aux défenses par déni, par expulsion hors psyché, par identification projective, par somatisation ou recours à l’acte. Parfois, le sentiment de toute-puissance, la mégalomanie infantile, sert de moyens de protection. L’identification projective utilise l’attaque, la possession et le contrôle de l’objet pour éviter la détresse qu’entraîne la perception d’une différence avec autrui. La relation à autrui se fait soit dans une attente passive de gratification ou dans une manipulation agressive [21,42]. Mais une trop grande fragilité narcissique, héritée des carences des premières relations affectives, entraîne une oscillation constante entre proximité et distance.

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11. L’inconsistance de la corporéité Les images du corps, et en particulier, celles constitutives de la corporéité, qu’on les pense comme enveloppes corporelles, comme images inconscientes du corps, se trouvent singulièrement remaniées dans l’expérience de violence subie. La clinique de l’adolescence nous indique l’existence de deux espaces clivés, interne et externe, dépendant de l’échec des fonctions symbolisantes du corps et principalement celle opérant la constitution d’une forme par liaison des parties [43]. Cette faille, signe de déstructuration ou de non-structuration des processus de symbolisation, expression d’une psychisation incomplète, s’inscrit en dec¸à d’une distinction entre un dedans et un dehors. Le sentiment de ses limites corporelles s’avère incertain, ce qui distord les règles d’échanges. Ce qui n’a pu se mettre en place c’est cette zone entre « réalité psychique interne » et « le monde extérieur ». L’espace de transition est écrasé dans l’affrontement entre un monde interne chaotique et un monde externe persécuteur. Il rappelle dans l’expérience traumatique la Détransitionnalisation. D’une part, donc l’absence d’un « paradoxe accepté » (espace transitionnel), d’autre part, l’absence d’une délimitation signifiante, entravant à la fois l’accès aux processus de transmission culturelle et la possibilité de création. Je rejoins ici l’hypothèse de L. Mémery (1988) [44] concernant un « traumatisme négatif », lié à la faillite du « contrat narcissique » [45], entraînant un mode de pensée (fonction et originaire) et des mécanismes de défense (identification\projection) empruntés au registre psychotique. L’alternance de mise en acte (souffrance identitaire) et de conformisme (transparence dans l’identité d’apparat) suppose l’effacement de la trace de l’origine, de la filiation. Cet effacement de la trace de l’origine, cette non-constitution d’un espace de transmission me semble répondre à la caractéristique de familles qui se trouvent à un point d’effondrement du tissu social. Ce sont des familles en déperdition du code social et relationnel et des adolescents en faillite de l’héritage culturel [46]. Lors d’une agression subi(t)e, le même processus survient. L’effacement de l’enracinement désinsère l’assurance du lien de filiation, en même temps qu’il renvoie aux failles de la structure familiale, du moins dans son articulation avec l’environnement culturel. Il laisse des sujets dépossédés au seuil de l’espace social et incapables d’articuler des symboles à partir de ce qui leur est présenté. On en voit l’effet : l’organisateur culturel n’a pu se mettre en place, en même temps que les opérations de sens ne peuvent assurer un lien pertinent avec l’environnement, entraînant l’inadéquation des intercommunications. C’est là la rupture qui conduit à des états de crises existentielles corrélés à une distorsion des contenants de pensée. Il s’ensuit un trouble dans ce que E. Jeddi (1985) [47] nomme les trois composantes de l’identité : identité ressentie, identité reconnue, identité culturelle, qui renvoie au Processus originaire et à la fonction liante de la chaîne de filiation symbolique. En ce sens, le trouble porte sur le sentiment d’existence. En supposant l’image spéculaire du corps, liée à une faille symbolique et un défaut de filiation chez le phobique, on renvoie au sentiment d’identité. En supposant la collusion narcissique, et plus exactement la frontière, les surfaces de contact, la fonction de seuil d’où s’opèrent les échanges externes en lien avec une parole paternelle, on questionne le sentiment d’identité corporelle. En supposant le clivage des espaces dans une relation persécutrice, signant la souffrance liée à l’effacement de l’origine, on interroge le sentiment d’existence. Ceci n’est pas sans évoquer la pathologie limite [48] présentant des éléments psychopathiques. Plus exactement ce type de pathologie renvoie au dehors du dedans. Et le sujet traumatisé peut se trouver en position de sujet en état limite. La faille narcissique défalque, altère l’établissement des phénomènes transitionnels au sens de D.-W. Winnicott et perturbe l’accès au contenu culturel. Elle dérègle la possibilité d’une fonction transitionnelle au sens de R. Kaès : « capacité d’articuler des symboles d’union dans un espace paradoxal de jeu, par-delà l’expérience contraignante de la division-séparation

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ou de l’union-fusion ». Elle désigne aussi la déstructuration de cette fonction transitionnelle dans le groupe et suppose l’échec de l’étayage multiple groupal, l’inconsistance de l’appareillage psychosocial primitif. Le clivage interne renvoie à la phénoménologie de la rupture de l’acte psychopathique, acte désinséré tant de la subjectivité du sujet, que de l’intersubjectivité de son groupe d’appartenance. Étranger aussi bien à lui-même qu’à son propre groupe sans pour autant être disjoint de l’un ou de l’autre. C’est une rupture interne, une rupture de l’intérieur. Alors que la dépersonnalisation met en jeu la notion de frontières dans la rencontre entre deux dehors, la phobie projette le double au-dehors du dedans. Mais la psychopathie actualise le dehors du dedans. Si la dépersonnalisation questionne l’étrangeté de l’étranger [47], altération de l’identité par l’altérité trop proche, la phobie réveille l’étranger en soi, alors que la psychopathie éjecte l’étrangère étrangeté de soi. Il est des vécus tels que décrits par F. Tustin (1977) [49] qui non seulement renvoient aux défaillances de la structuration de l’image inconsciente du corps, mais désignent les ratés des relations primordiales. Au cours d’un exercice de relaxation, Pascal, qui a vécu une situation d’abandon précoce, a le sentiment de n’être plus qu’un puits dans lequel il ne cesse de tomber ; il est ce puits dans lequel il chute. Il a la perception que son corps est à la fois les parois du puits et le vide : il est un grand trou béant dans lequel il éprouve la sensation de tomber. Pierre, apprenant que sa femme entretient une relation avec quelqu’un ressent un grand désespoir entraînant un malaise sur la voie publique avec le sentiment de « tomber à l’intérieur de lui » et un mouvement de rage. Les failles de la petite enfance, les insuffisances du holding maternel resurgissent à des moments de crise ou envahissent brusquement le sujet quand il ne peut assurer un automaintien défensif. L’alcoolisation de Paul, comme celle d’Hervé, vient tenter de pallier ce risque d’effondrement. Elle est une prothèse et une carapace qui, de manière paradoxale, assure une sensation de son propre corps et donne l’illusion d’une proximité conviviale à l’autre. Elle est un essai de maîtrise de l’angoisse de sa propre dilution et d’annulation de la différence menac¸ante avec l’autre, devenu un autre soi-même, un frère. Pour Paul, l’alcoolisation, comme les autres formes toxicophiliques, vise à une disparition. Lors de ces premières alcoolisations, il buvait sur le parking du supermarché, dans lequel il venait d’acheter ses boissons, jusqu’à s’écrouler. « Les comportements toxicomaniaques doivent aujourd’hui être compris comme une recherche d’ivresse, comme une fac¸on de se retirer du monde (. . .). Il ne s’agit plus de chercher ou de trouver un objet de jouissance, soit un phallus, qui viendrait combler le manque à être du sujet, mais bien d’attaquer le sujet lui-même, de le faire disparaître dans une ivresse d’inexistence. L’ivresse toxicomaniaque n’est plus à comprendre comme un « plus-de-jouir », dans lequel le sujet finissait par être piégé, mais bien comme une fac¸on de se retirer du monde, comme une attaque directe du sujet lui-même » [50]. D’ailleurs ce « désir d’inexistence » s’exprimait dans ses comportements. Il précise qu’il faisait des fugues, des conneries. Il était destructif, un démon. Il est rentré très vite dans une spirale : « quelque chose qui avale. Je contrôlais plus rien ». L’alcoolisation s’avère un mode d’effacement actif d’une perception, suscitant un sentiment d’irréalité. Elle pourrait se décrire ici comme hallucination négative qui survient selon A. Green, 1994 [51], « () quand il se produit un télescopage, une sommation de quantités d’excitations venant de l’intérieur et de l’extérieur, entre une trace traumatique et une perception actuelle qui la réactive ». Le processus d’hallucination négative délabre le travail psychique en cours. Pour Paul, la toxiphilie, pour Hervé, l’alcoolisation, réalisent la mise en œuvre de l’hallucination négative quand les formes de déni et les passages à l’acte à tonalité agressive échouent à contenir le déferlement de l’angoisse. Cette procédure se trouve sollicitée lors du recours à l’acte, au cours duquel le sujet s’absente et le perceptif se négativise. Paul, dans ses actes, entre dans une spirale dans laquelle il ne contrôle plus rien, Hervé évoque son comportement lors de ses nombreuses bagarres antérieures au cours desquelles il est dans l’impossibilité à pouvoir s’arrêter dès qu’il commenc¸ait à frapper. Au-delà

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d’une identification au père violent de la scène primitive, il bascule soudainement dans un ailleurs irréel, puis dans le déferlement d’une violence qui le traverse. 12. La faille spéculaire : le narcissisme effracté En tant que le sentiment d’existence a été bouleversé, en tant que la certitude de son invulnérabilité a été mise en cause, en tant que la reconnaissance de soi par autrui a été contestée, ce sont bien les divers registres du narcissisme qui se trouvent en jeu [52–55]. Que ce soit à un niveau originaire ou existentiel, que ce soit à un niveau spéculaire, ou à un niveau relatif à l’estime de soi, le fait exceptionnel ébranle les assises narcissiques qui se trouvent défaites dans l’état traumatique. En ce sens, on perc¸oit que c’est la sécurité ontologique qui est suspendue, plus rien ne faisant transition et n’apparaissant pacificateur du rapport au monde. L’inhibition stuporeuse, la fuite panique, l’excitation incontrôlée, la reconstruction affolée et délirante ainsi que les flambées anxieuses ou d’angoisse témoignent du délitement de l’espace potentiel. Ce qui était transitionnalité n’est plus opérant. La présentation luxueuse que Sabrina, évoquée précédemment, affiche auprès des autres adolescents se constitue comme un piège à regard, source d’une admiration certaine. Cette prestance vise à se faire exister en suscitant la jalousie de l’autre, soit sa reconnaissance. Elle quête un féminin inaccessible par le biais de la parure phallique de la féminité. L’hystérisation est revendication de possession phallique qui éclaire certains agirs délictueux d’appropriation : s’approprier l’objet réel de l’autre imaginairement investi. Mais la question scopique ne s’arrête pas à ce point. Les rixes fréquentes qui émaillent son parcours, tout comme d’ailleurs les diverses agressions commises sans motif apparent dans la rue, sont une affaire narcissique : un propos, un regard, un geste suffisent. C’est une violence narcissique déclenchée par l’insupportable du regard de l’autre, qui vient signifier son exclusion. Il n’est pas question de décharge ou d’identification projective, mais de la relation d’envie la renvoyant à des angoisses de néantisation et ne laissant place qu’à une violence archaïque. Elle est alors hors lieu. Elle supplée à l’inconsistance de son image au regard de l’autre en se faisant objet admiratif du regard des autres. C’est en ce sens qu’il faut saisir les constantes transgressions du cadre. L’attaque du cadre est certes la mise en échec de la loi, mais l’interpellation signe le défaut de contenance, l’insuffisance de l’assise psychique qui la fasse exister. Ces transgressions, ces oppositions radicales qui renvoient à un fonctionnement en tout ou rien au-delà de l’énoncé paradoxal de tout adolescent, sont aggravées par les interventions incohérentes et constantes de sa mère qui se manifeste entre deux incarcérations. En effet, cette dernière se trouve emprisonnée fréquemment pour des faits similaires à ceux de sa fille. Il y a certes une absence d’intériorisation de l’interdit, mais transparaît surtout l’emprise d’une figure maternelle déstructurante. Le cadre impossible à supporter ne peut manquer au risque d’un effondrement psychique qui se clôt dans un passage à l’acte suicidaire. Paul se pose sans arrêt des questions, tente de se contrôler au niveau même de ses gestes. Il se surveille constamment. Souvent, il se regarde dans la glace, essaie de se capter, de savoir, et reste constamment dans le doute. Rien ne vient assurer son image spéculaire de quelque certitude. Il ne peut vivre l’instant présent pris dans un travail de penser sur lui. Il ne découvre dans le mouvement d’auto-observation qu’un vide désespérant. C’est cette défaillance au niveau du deuxième temps de l’autoérotisme que développent Botella et Botella (1982) [56]. La pathologie du regard, relatif à ce qui organise le déni, signe l’échec de la capacité à s’y regarder du fait qu’il n’y découvre que le vide. C’est aussi l’échec partiel de la spécularisation, de cette triangulation singulière qui instaure le sujet dans une enveloppe délimitée, dans une image qui le constitue. Elle laisse supposer les difficultés identificatoires secondaires. Dans les relations, il y a la même incertitude sur son identité, sur celle de l’autre, sur les relations engagées, sur le

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doute qu’entraîne le regard de l’autre. Il préfère regarder le sol plutôt qu’autrui. Sous le regard des autres, il se sent sous tension, sous pression. Il a l’impression qu’on le « mate ». Il n’est pas sûr de lui, même si une jeune femme à qui il plaît le regarde, il se sent mal à l’aise. Il essaie de savoir ce que pensent les autres de lui. Petit, il cherchait à deviner rien qu’en regardant dans les yeux de l’autre. Il a parlé tard car il observait ; il se parlait dans la tête. Sous le regard d’autrui, il défaille, insécure, se sent transpercé, les limites se dissolvent, il est dépendant et tétanisé sous le regard de l’autre. Cette phobie sociale est consécutive, comme le relève C. Balier [17,57], d’une angoisse d’abandon et de l’angoisse de la rencontre avec un autrui étranger en raison d’une défaillance narcissique. Il y a une incertitude des limites avec une sorte de pénétration de ce qui est au-dehors au-dedans. Adolescent, il voyait tout tourner, avait des vertiges et luttait seul contre ses sensations. Il vit cela lors de forte émotion : il se sent étrange, ailleurs par rapport à la réalité. Quand il y a trop de monde, il est trop sur ses gardes, il a l’impression qu’on se moque de lui. Quand il se sent mis à nu, vulnérable il se défend par l’agressivité. Il se sent vide à l’intérieur. Il se vit comme un fantôme, mort. Il a l’impression qu’on le regarde de travers. Il a des migraines à cause du stress. Il bout intérieurement. L’angoisse entraîne le passage à l’acte. Il se sent comme un écorché vif. L’humeur est en lien avec des sentiments d’impuissance et de fatigue. Il se sent vide, inauthentique. Il y a l’impression d’être dérisoire, sans consistance et sans qualité. Le sentiment d’artificialité, de ne pas être en empathie avec autrui, de ne pas être authentiquement concerné par ses propres conduites ou celles d’autrui accompagne un mauvais réglage de la distance (trop dépendant ou rapproché, trop intolérable). Les tatouages nombreux tentent de donner consistance à ce corps évanescent, devenu par ce fait le lieu d’inscription de son histoire et de ses liens. Paul nous explique avec clarté ces états psychiques de souffrance contre lesquels il se débat, terriblement seul. Il nous permet de comprendre ce qui le traverse, au-delà d’un jugement hâtif sur ses comportements transgressifs qui redupliquent l’effet persécutif de sa relation au monde. 13. La primauté narcissique de violence dans le recours à l’acte L’histoire infantile d’Hervé est celle d’une mère confrontée, au cours de la grossesse et au temps de l’accouchement, à la maladie puis au décès de sa propre mère. Elle s’avère dès lors incapable de s’occuper de son bébé, confié un temps à une tante, mais de toute manière, il ne sera jamais clairement investi. Au désinvestissement maternel et à sa dépression, laissant un trou psychique qu’Hervé tente de combler par la haine, s’ajoutent la défaillance paternelle (violences intrafamiliales et maltraitances, alcoolisation, maladie chronique). Cette situation n’est pas sans évoquer le complexe de la mère morte décrit par A. Green 1983 [58]). Le sujet a éprouvé une dépression infantile non remémorable en présence de sa mère absorbée par un deuil. Ce deuil implique un brusque désinvestissement maternel qui bouleverse son univers psychique. Il tente de ranimer sans succès sa mère, et ne peut que désinvestir en miroir la relation, ce qui se double d’une identification inconsciente à la mère morte. Une destructivité silencieuse se met en œuvre. Elle entraîne une douleur psychique qui rendra impossible l’investissement affectif de l’autre. Il est dès lors impossible de haïr comme d’aimer, ou plus précisément de se situer dans l’hainamoration. Mais la défaillance des possibilités d’investissement compensateur n’ouvre comme seul dégagement que la haine et la recherche d’un plaisir excitant jamais assouvi. Ce désinvestissement maternel accompagne un contexte de violences intrafamiliales dont on sait la potentialité désorganisante [4,27]. Un tel contexte induit un type de relations dans lequel le meurtre cesse d’être de l’ordre de l’interdit pour être dans celui du possible.

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Un second aspect est le déni comme répudiation d’une réalité d’une perception traumatique. Le déni porte sur la réalité de l’absence et de la perte. Ceci est par la suite le déni du vide qui en résulte. C’est cette répudiation d’une réalité perceptive qui fait le lit de la récusation de l’autre. L’acte est la modalité de présentification de l’autre comme toujours présent, la croyance que l’autre n’a jamais laissé le sujet comme déchet. Il est déni du désir de l’autre, auquel sera désormais refusé un espace de désir. L’autre est avant tout un objet ustensile. Et les actes signent l’opération des dénis au prix d’un clivage psychique. La seule modalité reste dès lors l’emprise. L’objet ne peut avoir d’existence séparé : déni d’altérité mais aussi déni d’intériorité. Mais le déni peut ne plus suffire ou ne pas tenir. Il y a rupture avec le système de représentation, phénomène de déliaison de l’excitation. L’angoisse devient insupportable, les limites se dissolvent, la confusion s’installe. Alors survient la destructivité. La haine surgit d’être l’objet chu de l’autre. Un autre exemple que nous offre Sabrina. L’équipe éducative ayant mis en place un projet d’intégration dans une formation d’esthéticienne, la veille du début du stage, elle se rend chez sa mère. Elle entre dans un violent conflit avec cette dernière, au cours duquel sa mère se blesse en passant le bras dans une vitre. Sabrina ressort avec l’intention d’offrir un bouquet à sa mère, vole effectivement un bouquet chez une fleuriste qui, de fait, l’insulte. Elle revient 20 minutes plus tard agresser sévèrement celle-ci (fracture du nez et du crâne). Elle disparaît pendant huit jours et revient dans le service éducatif dans un état second. À l’emprise d’une figure maternelle archaïque pour laquelle elle éprouve haine et amour, affects indissociés, elle ne peut échapper. La séparation est recherchée mais impossible. Elle quête une reconnaissance maternelle qui puisse lui donner certitude d’être et une différenciation, elle n’y trouve que disqualification et indifférenciation. L’agression déplacée sur un objet externe réalise un moment de bascule au cours duquel se produit un déferlement de violence. On perc¸oit que nous ne sommes plus dans le registre de l’agressivité, pas même dans celui du passage à l’acte. Il est question d’une « visée meurtrière destinée à faire disparaître l’objet menac¸ant la continuité narcissique » [57]. Sabrina passe dans le recours à l’acte au cours duquel, non seulement le sujet s’absente mais le perceptif se « négative ». Le sujet s’absente de son faire, de son acte et ne perc¸oit plus la réalité qu’il produit. Ceci équivaut à une hallucination négative au sens d’A. Green, soit ce télescopage de quantités d’excitations entre une trace traumatique et une perception actuelle qui réactive cette trace. C. Balier en 1996 [17] décrit le recours à l’acte comme une défense archaïque protégeant d’une désorganisation du moi consécutives à des angoisses de perte, à l’envahissement d’imagos archaïques et à la crainte de passivité. Ce qui prévaut, c’est la primauté narcissique de violence mise en place pour échapper à une menace d’inexistence [16]. Au-delà du passage à l’acte, il est des agirs où l’enjeu est la disparition de l’objet menac¸ant le sentiment d’identité et la continuité narcissique. L’acte se produit dans un état de déréalisation et de dépersonnalisation. C’est au plan de la survie psychique que la violence se déploie pour tenter de sauvegarder un sentiment d’existence singulièrement menacé. Il s’agit de se défendre devant un vécu d’agonie et d’anéantissement, devant la radicalité d’un déni d’existence ou d’une humiliation narcissique. C. Balier, dans son analyse des comportements violents sexuels, met en exergue une pathologie entre perversion et psychose. Celle-ci, caractérisée par une image maternelle toute-puissante et une image paternelle non intériorisée, met en jeu une violence destructrice au cours de laquelle le fantasme de la scène primitive est figé. Il en ressort une chosification de l’autre, désobjectalisé et une abolition du sujet. Désobjectalisation et désubjectivation s’allient dans ce qu’il nomme le recours à l’acte. Celuici s’inscrit soit au niveau originaire organisé par le pictogramme [33], soit au niveau primaire marqué par une prévalence narcissique. Dans un cas, le recours à l’acte survient comme moyen de sauvegarde psychique face au retour d’un éprouvé originaire d’anéantissement, dans le second cas le recours à l’acte vise à combler une incomplétude narcissique. La violence requise ne

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permet pas de sortir de l’impasse psychique éprouvée comme dans le passage à l’acte, elle est trace d’une violence archaïque consubstantielle à l’objet. L’emprise, qui tend à nier l’altérité de l’autre, pallie la terreur d’une relation indistincte à l’objet. L’indifférenciation primaire ne laisse place qu’à de l’excitatif pur [16] qui ouvre au recours à l’acte, recours comportemental face à la menace d’existence. « Disparaître en tant que sujet tout en étant animé par les messages pulsionnels émanant de la mère et au-delà par les objets de la mère, tel est le tour de force de l’agresseur qui lui permet d’être sans perdre son objet mais sans non plus risquer de se laisser aspirer par lui » [17]. Ces quelques pistes permettent peut-être de mieux saisir dans la progressivité des passages à l’acte le moment où surgit le recours à l’acte. Hervé portera un coup de couteau dans la poitrine d’une femme plus âgée avec laquelle il entretient une relation ambivalente. En position maternelle, elle est à la fois sa confidente et sa complice. Il dort fréquemment chez elle, mais pas avec elle, reproduisant une position de parasitage semblable à celle qu’il entretient avec sa mère qu’il frappe et rackette. Il amène fréquemment l’une ou l’autre de ses maîtresses chez cette femme. L’acte survient à la suite d’une altercation pour un motif mineur dans un état de confusion. Paul de son côté impose à son amie dans un contexte d’humiliation fellation, relation a tergo et sodomisation, au cours d’une soirée au cours de laquelle il la livre sur un mode similaire à des amis. Il se vit absent de la situation et ne se reconnaîtra pas comme acteur et incitateur de cette scène. Il n’y est pas psychiquement. Ces actes ne font pas sens pour leurs acteurs, c’est comme un autre, fantomatique, qui agit à travers eux. Non seulement ils dénient que cela ait eu lieu mais n’en conservent que peu de souvenirs. 14. No limits : l’horreur, l’abject et l’obscène Le choc psychique est une forme d’anéantissement de soi, soutenait Ferenczi. Les effractions brouillent les distinctions entre réel, soma et zones psychiques conscientes et inconscientes. Elles entraînent une dédifférenciation et une déhiérarchisation des matériaux psychiques. Le sujet se voit en position d’indécision et d’incertitude en proie à une collusion entre le dedans et le dehors et une confusion entre imaginaire et symbolique. Il se place en position de sujet en état limite [59]. Si la déréalisation signe le déchirement du voile imaginaire qui instaure la réalité, la dépersonnalisation témoigne de l’altération de l’identité par l’altérité trop proche. C’est dans ce cadre que l’on peut adjoindre deux aspects complémentaires : la décorporéation et la détemporéisation. Le remaniement des images du corps et la modification de la temporalité sont au cœur des processus consécutifs à l’œuvre traumatique. Le trauma, par les effractions mises en jeu, constitue une expérience singulière qui met le sujet en état limite. Il déhiérarchise, dédifférencie la multiplicité des matériaux psychiques participant de l’activité représentative. Il brouille le procès de représentance. Il défigure la scène psychique en réalisant le franchissement. Il entraîne des sensations de vide et de marasme, délocalise l’affect en produisant un état dépressif singulier, sollicite une hallucination négative marquant l’action de la pulsion de mort. Ceci résulte des stratégies défensives sur la gamme des dénis à la mise en place de clivages. Les effractions brouillent les distinctions entre soma, les zones psychiques conscientes et inconscientes et le réel. Il y a une dédifférenciation représentant-représentation et affect, entre représentant psychique de la pulsion et trace de la représentation inconsciente, entre psychique et perception, entre perception et action. Collusion dedans/dehors, conscient/inconscient, Moi/non moi. L’objet s’encapsule comme présence aliénante hors de la parole ne pouvant que provoquer rejet, répudiation ou désaveu. Confusion encore entre le réel, l’imaginaire et le symbolique et dilution de leurs limites respectives, et déliaison du mode de bouclage de la réalité et du réel. Le sujet se voit en position d’indécision et d’incertitude, en impossibilité de traiter le paradoxe et l’incompatibilité. Il est pris d’une inquiétude qui touche à

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l’être, au fondement narcissique et se trouve décontenancé dans le lien à l’autre, au lieu de l’autre. Le trauma constitue une angoisse terrifiante d’un sujet défait en proie à une logique archaïque. Non seulement il déchire le voile imaginaire qui instaure la réalité, il arrache l’écran du rêve, mais il délivre du processus de pensée, désarrime de la trame symbolique. Le hors scène et le hors sens ne laissant place qu’à l’horreur d’un néant sans nom, qu’à l’abject de la détresse, qu’à l’obscène de la vision entrevu. Le traumatisme est dévoilement d’un réel dont le sujet est absent en même temps qu’éminemment présent : point d’absence, il est ce qu’il n’a pas été, un événement non advenu (psychiquement) dont il serait la béance. Le trou noir de la psyché du fait du trop plein de l’événement qui néantise le sujet. C’est bien de cela dont il va tenter réparation dans un semblant de nouage (sinthôme) au travers d’un panel de solutions oscillant entre anaclitisme, confusion, désaffection et agir selon la voie des clivages constitués. À cette place, l’agir comme modalité de dispersion et d’occultation des effets de la tension psychique [60] peut devenir, sur le mode de l’emprise, une opération de restitution et d’occlusion de la béance ou de la faille. C’est ce que l’on perc¸oit dans la paradoxalité de l’errance : absence à soi, présence aux autres. C’est pourtant ce hors-lieu et ce risque d’effondrement que Sabrina va progressivement maîtriser. Les fugues vont ouvrir à l’errance. Cette errance s’inscrit comme extraterritorialité dans les espaces collectifs réglés, mais aussi comme rejet d’un incestuel familial et refus d’une intimité psychique. Cette errance rend à la fois insaisissable et invisible. Il fait de l’espace public le lieu d’une mise en scène. Elle l’utilise comme modalité d’appropriation de biens et en fait le théâtre de ses préoccupations. L’errance se marque par l’impulsivité des déplacements. Elle est relation d’inconnu dans une quête sans objet, faite de rencontres hasardeuses et passagères. L’errance est une fragmentation du lien social dans un agir constant et addictif à la spatialité. Elle est la forme adolescente de l’instabilité psychique et relationnelle. L’errance est une spatialité sans point de référence, forme de mobilité entre des éléments clivés trac¸ant discrètement un parcours signifiant. Les divers points de chute n’arrivent cependant pas à borner un espace structuré conférant un sens à son trajet de vie. Ils font bordure à un trou, à une carence à la fois psychique et relationnelle. Aucun d’entre eux ne peut être point d’origine d’une structuration psychique ou d’un projet. Ceci traduit un profond malaise dans la filiation et s’exprime dans une fuite en avant qui évite la passivité et la séparation. L’errance décrit l’élaboration d’un réseau qui lui permet de dénier ses objets internes, d’opérer des déliaisons entre pulsions, représentations et scènes sociales. Le réseau est le lieu d’indétermination des limites, à la fois réelles et psychiques sur lesquelles elle maintient une emprise imaginaire. La violence de ses appropriations, ses excès et ses prises de risque, la multiplicité des relations lui permettent de réaliser ses drames internes dans le réel en faisant l’économie d’une élaboration psychique, d’un travail de pensée. Le vertige de l’intensité délictueuse, toxicomaniaque, relationnelle lui donne l’illusion d’une jouissance conférant un sentiment d’existence. Le désir d’absence à soi se dévoile dans le besoin de présence aux autres. La diffraction du lien social révèle l’incapacité à construire un lien investi à l’autre. L’enchevêtrement des espaces, leur contiguïté et juxtaposition la renvoie à un non-lieu dont elle ne peut s’originer. Il ne lui reste plus qu’à mettre en œuvre une toute-puissance, compensant l’identité précaire et arrachant au monde un sentiment d’existence. Paul, comme d’ailleurs Hervé, a consommé beaucoup d’alcool. « Comme j’ai commencé tôt tout ce qui est défonce, j’étais dans mon monde à moi ». Avec l’alcool, il ne voulait rien voir, par l’agressivité, il exprimait son ras-le-bol. Il a commencé à s’alcooliser sous forme d’ivresse aiguë, puis à se droguer au cannabis. Il cumulait drogue et alcool comme moyen de dépasser son inhibition face aux filles et de faire face à un malaise interne. Sous alcool, il devenait violent. Il se sentait dans un état bizarre. Il a continué avec de l’héroïne, puis du subutex (produit de substitution prescrit par les médecins généralistes) détourné (écrasé et fumé), des trips (« c¸a me chauffait la tête ; j’éclatais de rire, cela avait un

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côté sympa. Cela me faisait du bien »). Il a aussi utilisé des médicaments qui lui étaient prescrits par les psychiatres. Cela s’accompagnait d’un jusqu’au boutisme avec plus de 50 tentatives de suicide médicamenteuses, nombre d’entre elles conduisaient à des hospitalisations en urgence. Il y avait un jeu et un défi : aller au coma, se réveiller : défi à la mort. « Coma ! Je dors ! Ils se démerdent ! ». Il a été une centaine de fois aux urgences pour divers motifs. Au début, il pensait à sa grand-mère, décédée au début de son adolescence ; puis c’est devenu un plaisir en constatant qu’il ne mourrait pas. Il voulait faire comme elle, obtenir une reconnaissance « On dit que les morts communiquent entre eux. Moi, à moitié mort, je pouvais communiquer avec elle ». Il se défonc¸ait à mort avec les médicaments, ne voulant pas sortir de ce monde. De même jouait-il avec un ami, qui en est mort, aux dames avec les médicaments, celui qui perdait les avalait : roulette russe ! La tentative de suicide est d’abord un mode d’union avec l’autre aimée et perdue, avant de devenir un jeu érotisé défiant l’autre secourable. Comme nombre de ces jeunes gens, en proie à un désespoir inexpugnable, qui ont été bercés par les anges de la mort, c’est dans la perte de conscience due aux produits additifs qu’ils fuient les affres d’une angoisse sans nom et d’une terreur sans visage. L’alcoolisation fait foi de l’impossible rencontre avec l’autre, au fond irreprésentable ou indifférencié, toujours potentiellement menac¸ant. La perte de limites dans l’addiction si elle réalise la disparition du sujet l’assure des retrouvailles avec l’objet perdu, de même que l’acte suicidant comble le vide psychique et le vécu d’agonie psychique irreprésentable. Ceci n’est pas sans faire écho aux manœuvres autistiques auxquelles il avait pu avoir recours durant l’enfance. Le repli autistique rend compte d’une stratégie défensive, à défaut de défenses psychiques plus élaborées, devant la débâcle pulsionnelle consécutive à la souffrance interactive dyadique. Une barrière originaire, hallucinatoire négative, vient se dresser face aux défaillances du rôle maternel de pare-excitation. Il n’a pu utiliser intrapsychiquement le personnage maternant. Il en résulte un repli, des attaques des liens psychiques et une autosensualité prégnante. C’est dans ce sens que l’on peut relever une faillite du processus originaire et une défaillance de l’activité pictographique inaugurale au sens de P. Aulagnier. Les représentations pictographiques réalisent une coalescence entre préaffects et protoreprésentations constituant un fond affectivoreprésentatif, à partir duquel pourront se déployer les processus primaires et secondaires. Sa défaillance laisse en proie à une explosivité de l’émotionnalité primitive, impliquant un vécu de panique et de désintégration. Il ne laisse comme possibilité que l’agrippement à une représentation pictographique soit au sensoriel et au perceptif. Hervé, on l’a vu, a construit une relation de haine et d’emprise avec le monde. La souffrance est soit déniée, soit jetée à la face du monde. Un mécanisme utilisé est l’identification projective. Elle permet d’abolir la séparation et la différenciation d’avec l’autre. L’identification projective [61] fait que des parties du moi et des objets internes sont détachées et projetées dans l’objet externe. L’autre est attaqué, possédé et contrôlé. C’est au travers de l’autre que le sujet peut réaliser ses désirs. Mais là, les éléments envoyés ne sont pas détoxiqués par l’autre. Bion décrit chez le nourrisson un processus semblable, mais à la différence que la mère, par sa capacité de rêverie, transforme les émotions brutes en une réponse élaborée et apaisante. Elle apaise, transforme en sentiments, nomme les émotions brutales de détresse, de rage qui traversent le nourrisson. Son rapport au monde et aux femmes, en particulier, s’attelle à ces violences intrafamiliales dont il a été le témoin impuissant et parfois la victime. Scènes de destruction de la mère par un père violent, visions terrifiantes d’une scène primitive qu’il reproduira dans son rapport avec les femmes. Il se crée une confusion (primaire) dans laquelle s’entremêle désir de détruire et désir d’être détruit. Mais la dilution d’identité qu’évoque Paul dans ces vertiges, sous l’emprise du regard d’autrui, réitère cette confusion dont il ne peut sortir que par l’agir pour ne pas s’effondrer.

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15. Conclusions Nombre d’agirs adolescents sont à comprendre dans leurs articulations avec des vécus traumatiques. L’impact de l’expérience traumatique concerne en premier lieu un désappareillage psychosocial qui favorise désaffiliation et désidentification. Il entre en collusion avec la déstabilisation potentielle de l’adolescence et transforme la mise en acte transgressive en une modalité défensive contre les effets des traumatismes primaires. La transgression, dès lors, surgit d’une incertitude narcissique et d’une défaillance du lien à l’objet externe. L’agir devient une tentative d’emprise et de suppléance face à un effondrement dépressif potentiel. Il rend compte d’une fissuration du moi, d’un désistement du moi qui entraîne une démétaphorisation. Celle-ci renvoie à des stratégies de collage et d’adhésivité relationnelle, d’inhibition et de retrait et de prévalence du sensoriel et du perceptif. L’altération de la personnalité peut aller jusqu’à des formes de dissolution subjective que l’on rencontre dans certaines expériences addictives. Ces remarques nous permettent de spécifier plusieurs registres de l’agir : l’acting out qui concerne une défausse de l’interlocuteur, le symptôme out qui signe la mise en scène de la souffrance liée à la défaillance de l’autre, le passage à l’acte comme scénarisation obscène de l’objet du déni, le passage à l’acte comme solution paranoïaque et le recours à l’acte comme sauvegarde narcissique du sentiment d’existence s’accompagnant d’une désobjectalisation et d’une désubjectivation. Les agirs sont donc conc¸us sur un mode processuel, ce qui permet alors d’envisager une clinique de l’acte. Références [1] [2] [3] [4] [5] [6] [7] [8] [9] [10]

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