Pratique problématique d’exercice physique : un cas clinique

Pratique problématique d’exercice physique : un cas clinique

Annales Me´dico-Psychologiques 172 (2014) 883–887 Disponible en ligne sur ScienceDirect www.sciencedirect.com Communication Pratique proble´matiqu...

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Annales Me´dico-Psychologiques 172 (2014) 883–887

Disponible en ligne sur

ScienceDirect www.sciencedirect.com

Communication

Pratique proble´matique d’exercice physique : un cas clinique Pathological practice of physical exercise: A case study Gayatri Kotbagi a,*, Isabelle Muller b, Lucia Romo a, Laurence Kern c a

EA 4430 – CLIPSY, universite´ Paris Ouest Nanterre-la-De´fense, 200, avenue de la Re´publique, 92001 Nanterre cedex, France CAPS (centre d’accompagnement et de pre´vention pour les sportifs), CHU Saint-Andre´, 9, cours d’Albret, 33000 Bordeaux, France c Laboratoire EA 2931, centre de recherche sur le sport et le mouvement – CERSM, universite´ Paris Ouest la-De´fense, baˆtiment S, 200, avenue de la Re´publique, 92000 Nanterre cedex, France b

I N F O A R T I C L E

R E´ S U M E´

Historique de l’article : Disponible sur Internet le 1 November 2014

Les de´pendances sans substance suscitent un inte´reˆt croissant dans nos socie´te´s, amenant de nouvelles modalite´s de prise en charge de type biopsychosocial. Parmi ces de´pendances, notre expe´rience clinique au CAPS (Centre d’Accompagnement et de Pre´vention pour les Sportifs) nous a amene´s a` nous inte´resser plus particulie`rement a` la pratique proble´matique de l’exercice physique (PPEP) dans une population de sportifs. L’objectif de cet article est de montrer comment des entretiens et des questionnaires permettent de poser un diagnostic pre´cis et comple´mentaire. En s’appuyant sur un cas clinique, nous aborderons cette e´valuation, mais aussi les particularite´s cliniques de cette pratique proble´matique, particulie`rement sa co-occurrence avec les troubles des conduites alimentaires. En effet, contrairement aux autres de´pendances ou` les conse´quences sont de´nonce´es comme de´le´te`res, ce type de de´pendance va eˆtre valorise´ par le sportif et le milieu social car la pratique physique est synonyme de bonne sante´ et de performance. Cette repre´sentation a force´ment des incidences et ne´cessite des adaptations dans l’approche the´rapeutique. ß 2014 Elsevier Masson SAS. Tous droits re´serve´s.

Mots cle´s : Addiction Cas clinique E´chelle d’e´valuation Prise en charge Sport Trouble des habitudes et des impulsions

A B S T R A C T

Keywords: Addiction Care management Clinical case Rating scale Sport Trouble habits and impulses

Behavioral addictions are of growing interest in today’s world indicating the need for novel therapeutic methods of biopsychosocial type. Amongst the numerous behavioral addictions, our clinical experience at CAPS (Centre d’Accompagnement et de Pre´vention pour les Sportifs) brought to our attention the problem of exercise dependency in sports population. This addiction categorized as positive addiction faces a significant problem with respect to definitions, epidemiology, models, diagnostic criteria and measurement scales. Through this clinical case study, we intend to throw light upon the different aspects of this addiction, particularly its co-occurrence with eating disorders and methods of treatment. Unlike other addictions where the consequences are said to be harmful, exercise dependency is valorized by the individual and society. This article also throws light upon the different measurement scales used to quantify exercise dependency. It also discusses the clinical significance of a tool being currently validated which aims to evaluate the intricacy of exercise dependency and eating disorders. ß 2014 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

1. Introduction Actuellement, trois types de de´pendance sont reconnus dans la litte´rature scientifique : * Auteur correspondant. Adresse e-mail : [email protected] (G. Kotbagi). http://dx.doi.org/10.1016/j.amp.2014.10.011 0003-4487/ß 2014 Elsevier Masson SAS. Tous droits re´serve´s.

 aux substances ;  comportementales ;  alimentaires [9]. Les de´pendances comportementales sont de´finies par une perte de controˆle (psychologiques et physiologiques) compulsive vis-a`vis d’un ou plusieurs comportement(s) spe´cifique(s). Une attention

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accrue est donne´e a` ces de´pendances dans le domaine scientifique. Dans le DSM-5 [3], le jeu pathologique, une addiction comportementale, est conside´re´ comme un trouble addictif. Ce qui ne signifie pas que des pratiques proble´matiques en lien avec d’autres comportements ou objets n’existent pas. Au niveau clinique, nous remarquons que certains sportifs pre´sentent des comportements proble´matiques vis-a`-vis de leur pratique sportive [9,10,12]. Audela` d’un simple crite`re de l’intensite´ et de fre´quence de la pratique (qui confondrait tous les sportifs de haut niveau avec des de´pendants), la pratique proble´matique de l’exercice physique (PPEP) se de´finit par le rapport que le sportif entretient avec sa pratique, comme la perte de controˆle, le craving, la poursuite de l’activite´ en de´pit des conse´quences ne´gatives qu’elle peut induire et la souffrance psychologique que son arreˆt peut provoquer [9,10,12]. La PPEP peut entraıˆner des conse´quences ne´gatives tant au niveau physiologique que psychologique. De nombreux auteurs parlent alors de de´pendance, d’addiction ou encore de pratique compulsive envers l’exercice physique (EP) [16]. Nous pre´fe´rons la de´nomination pratique proble´matique de l’exercice physique (PPEP). Pour Hausenblas et Downs (2002), la PPEP est de´finie comme la participation compulsive, excessive voire incontroˆlable a` un EP (de mode´re´ a` vigoureux). Elle se manifeste a` travers des symptoˆmes physiologiques (blessures a` re´pe´tition), des symptoˆmes de sevrage qui disparaissent a` la reprise de l’activite´, comme la fatigue, l’irritabilite´ et psychologiques (affects ne´gatifs si la personne ne peut pas pratiquer l’EP). L’EP est, dans ce cas, pratique´ de fac¸on extreˆme dans la fre´quence et dans la dure´e. Il est souvent associe´ a` une impulsion irre´sistible de continuer a` pratiquer en de´pit des blessures, de la maladie, de la fatigue, ou d’autres obligations personnelles. De nombreuses e´chelles permettent de mesurer cette pratique proble´matique. Les plus utilise´es dans la litte´rature sont l’Exercise Dependence Scale-Revised (EDS-R) [14] et l’Exercise Dependence Questionnaire (EDQ) [21]. Ces deux e´chelles nous semblent comple´mentaires. En effet, si elles mesurent trois dimensions identiques qui sont le sevrage, les proble`mes internes, l’interfe´rence avec la vie sociale, nous notons quatre dimensions – la continuite´, la tole´rance, le temps et l’intention – spe´cifiques a` l’EDS-R, tandis que les cinq dimensions suivantes – les re´compenses positives, les motivations de pratiques lie´es au controˆle de son poids, des raisons sociales, des raisons de sante´ et le comportement ste´re´otype´ sont spe´cifiques a` l’EDQ. Ces deux e´chelles s’inscrivent dans des ancrages the´oriques diffe´rents. L’EDS-R est issue d’une approche traditionnelle des de´pendances et reprend donc les crite`res de de´pendance aux substances du DSMIV [2]. Pour l’EDQ, Ogden et al. [21] conside`rent que l’ancrage dans le DSM-IV n’est pas suffisant pour de´crire la PPEP. Ainsi, a` ces dimensions traditionnelles, les auteurs rajoutent des dimensions motivationnelles. Ces e´chelles ont e´te´ utilise´es par diffe´rents chercheurs franc¸ais [1,17,18], ame´ricains [4,13] et dans diffe´rents contextes : marathoniens e´tudiants, pratiquants loisir [11,15,20], triathle`tes [5]. En revanche, a` notre connaissance, aucune recherche ne fait mention de l’utilisation de cet outil dans un cadre clinique, alors que l’utilisation de telles e´chelles peut pre´senter plusieurs inte´reˆts dans ce contexte. Tout d’abord, elles permettent une approche multidimensionnelle de la PPEP en prenant en compte des facteurs comportementaux, psychologiques et physiologiques. Ensuite ces e´chelles ont e´te´ conc¸ues pour e´valuer la PPEP quelle que soit l’activite´ ; ce ne sont donc pas des e´chelles spe´cifiques a` une activite´, contrairement aux e´chelles telles la Commitment to Running Scale (CRS) [7] ou l’Obligatory Running Questionnaire [6]. Ces e´chelles pre´sentent e´galement des qualite´s psychome´triques satisfaisantes dans leurs diffe´rentes versions (anglaise et franc¸aise). Cet article a pour objectif d’aider le clinicien dans le diagnostic de PPEP. Pour cela, les outils pre´sente´s peuvent permettre de

quantifier l’intensite´ du comportement proble´matique mais aussi de mieux cerner les motivations a` la pratique. L’inte´reˆt est de permettre au clinicien d’adapter les objectifs de la prise en charge. 2. Les outils diagnostiques 2.1. L’EDS-R Cet outil est compose´ de sept dimensions constitue´es de trois items chacune. Les dimensions sont le sevrage (ensemble des effets psychologiques et physiques qui apparaıˆt si la personne de´pendante ne pratique pas de l’EP), la continuite´ (la personne va continuer son EP malgre´ un ou des proble`mes physiques ou psychologiques persistants ou re´currents, susceptibles d’avoir e´te´ provoque´s ou aggrave´s par l’EP), la tole´rance (degre´ auquel la personne ressent la ne´cessite´ d’augmenter la quantite´ d’EP pour atteindre les effets de´sire´s), le manque de controˆle (de´sir persistant ou efforts infructueux pour mettre fin a` la pratique d’EP), la re´duction des autres activite´s (re´duction voire meˆme abandon d’autres sources d’inte´reˆts et de plaisir comme ses activite´s sociales, professionnelles ou de loisirs afin de s’adonner a` l’EP), le temps passe´ (la personne va accorder beaucoup de temps aux activite´s lie´es a` l’EP, que ce soit le transport, l’achat de nouveau mate´riel, le temps de re´cupe´ration et la pratique de l’EP ellemeˆme), l’intention (pratiquer un EP en plus grande quantite´ ou sur une pe´riode plus longue que celle pre´vue initialement par la personne). Le mode de re´ponse est une e´chelle de Likert en 6 points (1 : jamais ; 6 : toujours). Un score e´leve´ (moyenne a` l’ensemble des items (max = 6/6)) te´moigne d’une pratique proble´matique. Ces sept dimensions sont corre´le´es entre elles. Les qualite´s psychome´triques de cet outil sont satisfaisantes en anglais [8] et en franc¸ais. Dans une dynamique cate´gorielle, cette e´chelle peut permettre de cate´goriser les individus selon trois groupes : les individus a` risque, les individus non de´pendants avec des symptoˆmes de de´pendance, les individus asymptomatiques. Cependant, cette e´chelle peut aussi se concevoir dans une dynamique dimensionnelle. 2.2. L’EDQ Ogden, Veale et Summers [21] estiment quant a` eux que les crite`res du DSM-IV ne sont pas suffisants pour de´crire la PPEP. Ils la conceptualisent comme une combinaison de mode`les traditionnels de la de´pendance (sevrage, tole´rance, comportement re´pe´titif, conse´quences psychologiques) et les motivations a` la pratique. Ils ope´rationnalisent leur conception de la PPEP a` travers l’Exercise Dependence Questionnaire (EDQ). Cet outil est un questionnaire auto-rapporte´ constitue´ de 29 items, qui sont rapides et faciles a` remplir. Ces 29 items saturent sur huit dimensions. Le score a` l’EDQ donne le reflet de la motivation a` continuer un EP en tenant compte du sevrage (de´fini comme pour l’EDS), des re´compenses positives suivant l’EP (correspondant aux re´compenses positives que la pratique de l’EP ame`ne pour la personne), du de´sir de pratiquer afin de controˆler son poids et ses formes, de permettre des contacts sociaux et de rester en bonne sante´. Il met en avant les proble`mes internes (correspondant au manque de controˆle de sa pratique d’EP et au caracte`re envahissant de cette pratique dans la vie de la personne), l’interfe´rence de la pratique de l’EP avec la vie sociale, professionnelle et familiale (correspondant aux activite´s qui sont abandonne´es ou diminue´es pour pratiquer un EP) de la personne, les proble`mes internes (correspondant au manque de controˆle de sa pratique d’EP, et au caracte`re envahissant de cette pratique dans la vie de la personne) auxquels elle est confronte´. Cet outil permet de souligner aussi le degre´ de rigidite´ du comportement, a` savoir si le un comportement est excessif et ste´re´otype´. Ces huit dimensions sont inter-corre´le´es.

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Le point fort de ce questionnaire re´side, pour des cliniciens, en la prise en compte des motivations du pratiquant. Les qualite´s psychome´triques sont satisfaisantes en anglais [21] et en franc¸ais [19]. Cet outil s’utilise tant de fac¸on cate´gorielle (un score total supe´rieur a` 116 te´moigne d’une pratique proble´matique, en dessous non) que dimensionnelle, tout comme l’EDS-R. Ce point de ce´sure correspondant a` des re´ponses supe´rieures ou e´gales a` quatre sur une e´chelle de Likert en sept points, c’est-a`-dire des re´ponses supe´rieures au score moyen. Les auteurs distinguent par ailleurs deux types de DEP, les de´pendances primaire et secondaire. Ainsi, le clinicien est amene´ a` faire un entretien avec son patient afin de mettre ou non en e´vidence des troubles du comportement alimentaire, comme nous le verrons dans la partie suivante.

3. La de´pendance primaire et secondaire On parlera de PPEP primaire quand la symptomatologie de´bute par un hyperinvestissement sportif sans proble´matique initiale avec le poids. L’EP est re´alise´ pour lui-meˆme, ces pratiquants peuvent passer des heures a` faire leur EP, a` chercher le dernier accessoire a` la mode, ils semblent passionne´s, infatigables et leur pratique est centrale dans leur vie. Dans la PPEP secondaire, l’EP apparaıˆt comme un comportement compensatoire a` un trouble du comportement alimentaire ; ainsi la pratique physique est re´alise´e afin de controˆler son poids, ses formes et sa masse grasse. L’individu est alors extrinse`quement motive´, car ce qui motive sa pratique c’est bien son poids, ses formes, et non l’EP en lui-meˆme. Pour le premier type de de´pendance (PPEP primaire), l’AP est une fin en soi (les individus sont intrinse`quement motive´s par l’EP [25]). Ce sont ceux qui pratiquent des heures durant et oublient des rendez-vous avec leur famille, leurs amis et leurs colle`gues de travail. La` ou` certains les voient passionne´s et motive´s, d’autres pensent qu’ils sont obse´de´s par l’exercice physique [25]. La DEP secondaire, quant a` elle, est associe´e a` des troubles du comportement alimentaire : les individus sont extrinse`quement motive´s par l’EP, dans le but de controˆler leur poids. Veale [23,24] insiste sur la ne´cessite´ de re´aliser un diagnostic afin d’identifier le type de DEP, et la diffe´rence peut eˆtre e´tablie en clarifiant l’objectif du pratiquant. Ce point nous semble fondamental car il conditionne les modalite´s de prise en charge du patient. En effet, dans le cas d’un trouble du comportement alimentaire (TCA), la prise en charge ne se focalisera pas uniquement sur l’activite´ physique qui est un comportement compensateur mais sur les troubles de l’image corporelle et les distorsions cognitives autour de l’alimentation. Pour Veale [23], il est ne´cessaire d’exclure un diagnostic de trouble du comportement alimentaire (TCA) pour e´voquer un diagnostic de PPEP. Les crite`res de PPEP [14] sont :  la re´duction du re´pertoire des exercices physiques conduisant a` une activite´ physique ste´re´otype´e, pratique´e au moins une fois par jour ;  une activite´ physique est plus investie que tout autre ;  une augmentation de la tole´rance de l’intensite´ de l’exercice physique d’anne´e en anne´e ;  des symptoˆmes de sevrage avec tristesse lors de l’arreˆt (volontaire ou contraint) de l’exercice physique ;  une atte´nuation ou une disparition des symptoˆmes de sevrage a` la reprise de l’exercice ;  la perception subjective d’un besoin compulsif d’exercice ;  une re´installation rapide de l’activite´ compulsive apre`s une pe´riode d’interruption ;  la poursuite de l’exercice physique en de´pit de maladies physiques graves cause´es, aggrave´es ou prolonge´es par le sport.

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Ne´gligence des avis contraires donne´s par les me´decins ou entraıˆneurs ;  des difficulte´s ou conflits avec la famille, les amis ou l’employeur lie´s a` l’activite´ sportive ;  le sujet s’oblige a` perdre du poids en suivant un re´gime pour ame´liorer ses performances.

4. E´tude de cas M. Y, patient aˆge´ de 50 ans, consulte au CAPS de l’hoˆpital SaintAndre´ a` Bordeaux, avec une demande d’aide dans la gestion de son activite´ physique (AP) et plus particulie`rement dans sa pratique du cyclisme. En effet, son rapport au cyclisme est proble´matique et entraıˆne des conse´quences ne´gatives, notamment dans ses relations affectives ou` ses compagnes successives lui reprochent son manque de disponibilite´. Il a de´bute´ le cyclisme a` l’aˆge de 15 ans, sans interruption. Actuellement il le pratique dix heures par semaine avec une, voire deux courses hebdomadaires le week-end. On ne retrouve pas de pratique sportive familiale mais son pe`re s’est beaucoup investi dans la pratique sportive de son fils, ge´rant pour lui toutes les questions du quotidien (planification des courses et organisation des de´placements). La pe´riode entre 1980 et 1987 fut une pe´riode faste. M. Y a effectue´ entre 80 et 100 courses par an, couronne´es par de nombreux succe`s. Sa vie sentimentale e´tait e´galement tre`s e´panouissante. Nous constatons une expe´rience de prise de produit d’aide a` la performance avec du Captagon1 en 1982 mais sans suite graˆce au conseil de son entourage professionnel. Il reste tre`s nostalgique de cette pe´riode. En raison de ses capacite´s physiques moyennes, il n’a pas pu passer en professionnel et a e´volue´ en premie`re cate´gorie. A` ce jour, il continue la compe´tition ou` il obtient de tre`s bons re´sultats a` un niveau re´gional avec pour projet de devenir champion de France en cate´gorie senior. Concernant son mode de vie, il travaille de nuit pour disposer de plus de temps pour ses entraıˆnements. Il vit seul depuis son divorce et a pu rencontrer une femme sur Internet avec qui il de´bute une relation amoureuse. Il appre´hende un nouvel e´chec et par la`-meˆme une re´cidive de´pressive. 4.1. Une pratique proble´matique ? Afin de de´finir a` quel point la pratique de M. Y pourrait eˆtre proble´matique ou non, nous avons repris les diffe´rents crite`res propose´s par les outils me´trologiques pre´sente´s dans la partie cidessus. En ce qui concerne son comportement lie´ a` sa pratique physique, nous constatons qu’elle est tre`s ste´re´otype´e. En effet, M. Y suit le meˆme programme d’entraıˆnement depuis 15 ans avec le meˆme parcours, le meˆme nombre d’heures, la meˆme distance qu’il retranscrit sur des cahiers depuis 1979. On repe`re des rituels dans sa pre´paration aux compe´titions. Toute sa vie semble centre´e sur le cyclisme. Il fixe ses conge´s en fonction des calendriers des courses ; il assortit son maillot a` la couleur de son ve´lo ; il dit aimer particulie`rement voir son reflet dans les vitrines quand il passe avec le peloton et il de´pense des sommes importantes pour l’achat de ses ve´los. Au niveau des symptoˆmes de tole´rance : ce patient de´crit depuis quelques anne´es une perte de controˆle par rapport a` son AP et un besoin impe´tueux de pratiquer de plus en plus souvent pour ressentir un e´tat de bien-eˆtre. En ce qui concerne le sevrage, ce patient ressent une tension interne aux moments des interruptions de pratique. Ces arreˆts s’accompagnent d’une irritabilite´ et de ruminations anxieuses sur

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la compe´tition suivante, mais aussi sur son travail, la peur de vieillir. Nous notons en sus, une perte d’inte´reˆt pour le quotidien, une tristesse et une tendance a` la procrastination. La dimension re´duction des autres activite´s et interfe´rence avec sa vie sociale est tre`s forte chez M. Y. Il est tout a` fait conscient d’une centration de sa vie autour du cyclisme aux de´pens de ses relations sociales et affectives, ce qui est une source de souffrance a` ce jour. Sur le plan des relations sociales, il a tre`s peu d’amis, ces derniers lui reprochant ne pas avoir assez de disponibilite´ pour eux. L’entretien avec M. Y au sujet des autres addictions est inte´ressant. Nous constatons entre 1980 et 1986 la pre´sence de symptoˆmes pouvant e´voquer un diagnostic d’achats compulsifs. On note aussi des comportements de de´pendance au sexe. En effet, durant cette pe´riode il de´crit une perte de controˆle de sa sexualite´ avec deux a` trois relations par jour avec des partenaires diffe´rentes et des compulsions de masturbation qui actuellement n’existent plus. Sur le plan alimentaire, on ne retrouve pas d’argument en faveur d’un trouble des conduites alimentaires de type anorexique ou boulimique mais dans le passe´, il avait de´crit une pre´occupation importante sur son corps qu’il ne trouvait pas assez muscle´ ou pas ˆ te´ », entraıˆnant des pe´riodes de re´gime, des pese´es avant assez « affu et apre`s les entraıˆnements. Il pe`se a` ce jour 65 kg pour 1,80 m (IMC = 20). L’entretien propose´ a` notre patient s’est ensuite focalise´ sur les comorbidite´s. Dans les ante´ce´dents psychiatriques, nous retrouvons des e´pisodes de´pressifs se´ve`res. Ceux-ci ont e´te´ traite´s par diffe´rents antide´presseurs. En 2000, nous notons une tentative de suicide. Les troubles de´pressifs pre´sente´s par M. Y sont associe´s a` des troubles anxieux re´pondant aux crite`res selon le DSM-IV de phobie sociale et de trouble anxieux ge´ne´ralise´. Dans ses ante´ce´dents me´dicaux, le patient a fait l’objet d’un accident de la voie publique avec une fracture de l’os malaire, responsable de sinusites a` re´pe´tition majore´es par la pratique du cyclisme. Pour ce cas pre´cis, le simple recueil du discours du patient, a` l’aide d’un entretien, permet de poser le diagnostic de PPEP. En effet, nous constatons une perte de controˆle par rapport a` son AP avec un comportement ste´re´otype´, des symptoˆmes de tole´rance et de sevrage, une re´duction des autres activite´s qui interfe`rent avec sa vie sociale. Dans notre cas clinique, la passation des questionnaires – EDSR, EDQ – a permis d’explorer, comme nous allons le constater, de fac¸on plus pre´cise les diffe´rentes dimensions de´finissant le rapport proble´matique a` l’AP. La passation de ces questionnaires a plusieurs avantages, elle permet, d’une part, d’aider le clinicien a` poser ou confirmer le diagnostic et, d’autre part, de mieux le de´finir. De tels questionnaires permettent ainsi :  d’aider au diagnostic clinique avec un outil donnant un score de de´pendance ;  d’envisager des objectifs a` atteindre en collaboration avec le patient ;  d’e´valuer l’e´volution symptomatologique du patient au cours de la prise en charge, ce qui est un renseignement indispensable au clinicien, mais e´galement pour le patient, afin d’augmenter la motivation au changement et de consolider l’alliance the´rapeutique. Dans un premier temps, nous avons fait passer le questionnaire EDS-R. Au vu de l’anamne`se, le patient devrait obtenir des scores e´leve´s dans les diffe´rentes dimensions composant l’EDS-R, et plus particulie`rement sur les dimensions tole´rance, sevrage, re´duction des autres activite´s. Le patient obtient un score total de 100 (min = 21 ; max = 126). Nous situant dans une approche dimensionnelle, nous constatons que ce score est relativement

e´leve´ et corrobore le diagnostic pose´ a` l’issue de l’entretien. La dimension ayant le score le plus saillant est la re´duction des autres activite´s (Score moyen = 5,33). Les moyennes aux dimensions sevrage, continuite´, tole´rance sont e´gales a` 5, les dimensions temps et intention ayant des moyennes de 4,33. Ainsi, il s’ave`re que M. Y pre´sente des traits de de´pendance a` l’EP selon Hausenblas [14] puisqu’il totalise sur quatre dimensions des scores supe´rieurs ou e´gaux a` cinq. Les meˆmes dimensions (tole´rance, sevrage, re´duction des autres activite´s) pre´gnantes sont mises en e´vidence lors de l’entretien et lors du test. L’avantage de cette passation est qu’elle nous a permis de mettre en e´vidence l’intensite´ des symptoˆmes dans le cas de M. Y. Ainsi sa prise en charge pourra eˆtre plus adapte´e et donc plus pertinente. En revanche, l’entretien ame`ne une donne´e comple´mentaire quant au comportement ste´re´otype´ et la volonte´ de controˆler son poids. Cet outil peut donc e´clairer l’entretien clinique. Avant de passer le questionnaire EDQ et si nous nous re´fe´rons a` l’entretien, le patient devrait obtenir des scores e´leve´s dans les diffe´rentes dimensions composant l’EDQ, et plus particulie`rement en ce qui concerne le sevrage, le comportement ste´re´otype´ et les motivations de pratique pour controˆler son poids. L’analyse des re´sultats quantitatifs montre que le patient obtient un score de 175 (min = 29 ; max = 203). Nous situant dans une approche dimensionnelle, nous constatons que ce score est relativement e´leve´ et corrobore le diagnostic pose´ a` l’issue de l’entretien. En ce qui concerne les diffe´rentes dimensions, le score le plus important est obtenu dans les dimensions de comportement ste´re´otype´ et pratique pour la raison de sante´ (Moy = 7). D’intensite´ moindre, mais toujours importante, les dimensions de sevrage (6,75), pratique afin de controˆler son poids (6,5) et obtenir des re´compenses positives (6,25), et la dimension proble`mes internes (5,75). Les dimensions d’interfe´rence avec la vie sociale et familiale ayant une moyenne de 5,4 et celle de pratique pour des raisons sociales une moyenne de 4. Selon cette e´chelle, il s’ave`re e´galement que M. Y re´pond au diagnostic de de´pendance a` l’EP selon Bamber et al. [4], puisqu’il a un score total de 175 (cut-off e´tant de 116). Les dimensions de comportement ste´re´otype´ et de controˆle de poids qui e´tait pre´gnantes dans l’entretien sont mises en e´vidence par l’EDQ. De meˆme que les dimensions sevrage, re´compenses positives, proble`mes internes et interfe´rence avec la vie sociale et familiale et dans cet ordre d’importance par l’EDQ. Les symptoˆmes sont donc classe´s du plus important au moins important graˆce a` l’e´chelle. Suite a` ces e´valuations, des entretiens motivationnels ont e´te´ propose´s au patient. Les premiers entretiens ont re´ve´le´ une ambivalence du patient par rapport a` un changement de sa pratique physique. Le patient reste « contemplatif » selon les crite`res de Prochaska et Velicer [22], c’est-a`-dire conscient des dommages que cause son activite´ mais pas assez motive´ pour l’arreˆter. Ainsi, dans un premier temps, on va aider le patient a` faire e´voluer cette demande a` travers des entretiens motivationnels, et a` choisir de travailler en vue d’une reprise de controˆle EP plutoˆt que d’un arreˆt total. Par la suite, la prise en charge s’est de´roule´e selon une the´rapie d’orientation cognitivo-comportementale. Dans un premier temps, nous avons favorise´ une auto-observation du comportement, des e´motions et des pense´es en lien avec l’activite´ physique. Dans un second temps, nous avons permis au patient de repe´rer des situations a` risque, tout en mettant en place des strate´gies pour ge´rer ces situations ainsi que le risque de rechute vers un EP compulsif. Nous avons, dans un troisie`me temps, propose´ un entraıˆnement aux compe´tences sociales et enfin, dans un quatrie`me et dernier temps, nous avons travaille´ sur la gestion des e´motions ne´gatives.

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Plus concre`tement, cela s’est traduit par une diminution de la charge d’entraıˆnement du patient en privile´giant certaines courses, en planifiant d’autres activite´s plaisantes, en abordant le cyclisme sous une forme plus ludique et moins compe´titive et re´pe´titive, tout en menant un travail sur l’estime de soi et sur l’apprentissage d’habilete´s psychosociales pour l’aider a` de´velopper un re´seau social en dehors du milieu cycliste.

De´claration d’inte´reˆts

5. Conclusion

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Notre expe´rience clinique au CAPS (Centre d’Accompagnement et de Pre´vention pour les Sportifs), nous a amene´s a` nous inte´resser a` la pratique proble´matique de l’exercice physique (PPEP) dans une population de sportifs. L’entretien avec un tel patient caracte´ristique permet de mettre en e´vidence aise´ment une PPEP ; cependant, avec des cas plus difficiles, le recours a` des e´chelles peut s’ave´rer approprie´. Les deux e´chelles se´lectionne´es, l’EDS-R et l’EDQ, nous semblaient pertinentes au vu de leurs qualite´s psychome´triques, leur comple´mentarite´, et leur application a` l’ensemble des AP. . . L’utilisation des questionnaires dans ce cas a permis de mettre en e´vidence la pre´gnance de la RAA (EDS-R) et des interfe´rences avec la vie sociale (EDQ). Les dimensions de tole´rance, sevrage, continuite´ et la re´duction des autres activite´s qui apparaissaient dans l’entretien sont mises en e´vidence par l’EDS-R. D’autre part, les dimensions de comportement ste´re´otype´ et de controˆle ponde´ral e´taient mises en e´vidence par l’EDQ. L’inte´reˆt des questionnaires est qu’ils permettent de quantifier chaque dimension, et ainsi ils permettent au patient et au clinicien de connaıˆtre la fre´quence et l’intensite´ des symptoˆmes. Le manque de controˆle de sa pratique qui est e´vident dans l’entretien e´tait quantifie´ et confirme´ par les e´chelles. Un bref questionnaire et l’entretien sont indissociables dans l’e´valuation et le suivi du patient. La validite´ de contenu de ces deux e´chelles nous permet de mettre en e´vidence qu’Ogden et al. [21] et Downs et al. [5] mesurent trois dimensions identiques qui sont l’interfe´rence avec la vie sociale (e´quivalant a` la re´duction des autres activite´s pour l’EDS-R), le sevrage et les proble`mes internes (e´quivalant au manque de controˆle pour l’EDS-R). La continuite´, la tole´rance, le temps et l’intention sont spe´cifiques a` l’EDS-R, tandis que les re´compenses positives, la pratique d’activite´ physique pour controˆler son poids, pour raison sociale ou raison de sante´, et le comportement ste´re´otype´ sont spe´cifiques de l’EDQ. Cela nous conduit a` la ne´cessite´ de valider un outil plus exhaustif qui prenne en compte les caracte´ristiques de ces deux instruments et donc les motivations internes des patients, ainsi que les crite`res plus classiques des de´pendances. Cet outil pourrait nous donner des indicateurs concrets et plus complets de la symptomatologie de PPEP. Il pourrait aussi nous permettre de mettre en e´vidence des troubles du comportement alimentaire et nous aider a` de´tecter la de´pendance primaire/secondaire. Cet outil pourrait enfin nous permettre d’e´valuer l’e´volution symptomatologique du patient au cours de la prise en charge, en vue de favoriser l’alliance the´rapeutique.

Les auteurs de´clarent ne pas avoir de conflits d’inte´reˆts en relation avec cet article.

Re´fe´rences