Une série de 50 cas d’inhalation de corps étranger au Sud Viêt-nam (cause principale : le noyau de sapotier)

Une série de 50 cas d’inhalation de corps étranger au Sud Viêt-nam (cause principale : le noyau de sapotier)

© Masson, Paris, 2004 REV. PNEUMOL. CLIN., 2004, 60, 6-344-348 MÉMOIRE ORIGINAL Une série de 50 cas d’inhalation de corps étranger au Sud Viêt-nam ...

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© Masson, Paris, 2004

REV. PNEUMOL. CLIN., 2004, 60, 6-344-348

MÉMOIRE ORIGINAL

Une série de 50 cas d’inhalation de corps étranger au Sud Viêt-nam (cause principale : le noyau de sapotier) L. NGUYEN HUU (1), Q. HOANG THI (1), D. NGUYEN HONG (1), T. TRAN NGOC (1), J.-P. HOMASSON (2) (1) Service de Santé, Hôpital Pham Ngoc Thach, 120 Hung Vuong, Q 5, Hô Chi Minh-Ville, Viêt-nam. (2) Association Franco-Vietnamienne de Pneumologie, CHSP (Centre Hospitalier Spécialisé en Pneumologie), 24, rue Albert-Thuret, 94669 Chevilly-Larue Cedex.

RÉSUMÉ L’inhalation de corps étranger est relativement fréquente chez l’enfant, plus rare chez l’adulte. La nature du corps étranger est très diversifiée, surtout chez l’adulte, et dépend beaucoup des modes d’alimentation. Nous rapportons une série de 50 cas consécutifs où le noyau de sapotier figure en première position, avant les débris osseux. C’est une particularité du Sud-Est Asiatique et du Sud Viêt-nam en particulier. La plupart des corps étrangers ont été extraits sous anesthésie locale avec un fibroscope et des pinces à corps étranger. La localisation droite est plus fréquente. Le noyau de sapotier n’est pas radio-opaque et les diagnostics sont généralement tardifs, au stade de complications infectieuses. L’aspect endoscopique est assez caractéristique et doit être connu des endoscopistes qui iraient travailler au Viêt-nam. Mots-clés : Corps étrangers. Fibroscopie. Sapotier.

SUMMARY Inhaled foreign bodies in 50 patients in South Vietnam, mainly caused by naseberry (Sapodilla) Inhalation of foreign bodies is relatively frequent in children, but exceptional in adults. Various kinds of foreign bodies can be inhaled, the type generally depends on eating habits in adults. We reviewed a series of 50 consecutive cases of inhaled foreign bodies and found that naseberry fruits (Sapodilla plum) was the primary cause, followed by bone debris. This series is typical of Eastern Asia, particularly South Vietnam. Most of the foreign bodies were extracted under local anesthesia using fibroscopy with a foreign body forceps. Most of the foreign bodies were on the right side. The naseberry nut is not radio-opaque, so diagnosis was generally established late after infectious complications. The endoscopic aspect was typical and should be recognized by endoscopists working in Vietnam. Key-words: Foreign bodies. Fibroscopy. Naseberry. Sapodilla plum.

La première endoscopie interventionnelle a été réalisée par G. Killian en 1897 [1]. Il s’agissait de l’extraction d’un corps étranger (CE) à l’aide d’un œsophagoscope. Depuis cette époque, les modalités diagnostiques ont été précisées. L’utilisation large du fibroscope permet souvent d’extraire un CE sans recourir au

Tirés à part : J.-P. Homasson, à l’adresse ci-dessus. E-mail : [email protected]

bronchoscope rigide, surtout chez l’adulte. Les publications de séries pédiatriques sont nombreuses, l’inhalation de CE étant beaucoup plus fréquente chez l’enfant que chez l’adulte. Il s’agit le plus souvent de particules alimentaires, graines diverses, cacahuètes ou morceaux de jouet. Les conditions de diagnostic et d’extraction ont été précisées par l’algorithme de Marquette [2] (tableau I). Par contre, les CE trachéobronchiques sont moins fréquents chez l’adulte mais beaucoup plus variés. Leur type dépend beaucoup des régions et des modes d’alimentation.

UNE SÉRIE DE 50 CAS D’INHALATION DE CORPS ÉTRANGER AU SUD VIÊT-NAM

Tableau I. — Algorithme proposé pour la prise en charge d’un enfant suspect d’avoir inhalé un CE. D’après C.H. Marquette (avec permission). Suspicion d’inhalation de CE

oui Bronchoscopie rigide

Asphyxie

oui CE radio-opaque

Bronchoscopie rigide

Non

oui Diminution des bruits auscultatoires et emphysème obstructif

Bronchoscopie rigide

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MATÉRIEL ET MÉTHODE Nous rapportons une série de 50 cas consécutifs chez des adultes âgés de 18 à 80 ans (moyenne : 55), réalisée de mars 2000 à octobre 2003 à l’Hôpital Pham Ngoc Thach de Hô Chi Minh-Ville. La série comprend 28 femmes et 22 hommes. Si l’interrogatoire permettait d’évoquer l’inhalation de CE, une radiographie pulmonaire était réalisée ainsi qu’une endoscopie à l’aide d’un fibroscope Olympus BFX T30 ou BF 1T 160. Dans les autres cas, l’endoscopie était effectuée dans le bilan d’une pneumonie ou d’une pleuro-pneumopathie parfois récidivante. La fibroscopie était réalisée dans tous les cas, sous anesthésie locale. Deux fibroscopies successives ont été nécessaires 9 fois, et une fois il a fallu recourir à la bronchoscopie rigide. Les pinces pour l’extraction étaient de type « dent de rat » ou « alligator » (Olympus FG 6 L, FG 26 C et FEG 32 C). RÉSULTATS

Non

Fibroscopie bronchique positive

Bronchoscopie rigide

Tableau II. — Délai diagnostique. Délais entre inhalation et endoscopie

Le diagnostic de CE avait été évoqué dans 8 cas. Dans 11 cas, il avait été suspecté sur les antécédents mais était associé à une pneumonie révélatrice. Les 31 autres cas se répartissaient comme suit : pneumonies : 25 cas ; pneumonies associées à une pleurésie : 6 cas (avec découverte du

Nombre de cas

2-3 jours

6

7 jours

2

15 jours

5

1 mois à 84 mois (moyenne 7 mois)

37

Tableau III. — Nature du corps étranger. Nature des CE

Nombre

Noyau de sapotier

22

Os

19

Comprimé sous blister métallique

2

Prothèse dentaire

2

Maïs

1

Cacahuète

1

Haricot

1

Noyau de cerise

1

Objet métallique

1

Total

50

Fig. 1. — Localisation des corps étrangers.

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Fig. 2. — Noyau prêt à être retiré (lobaire inférieure droite).

Fig. 3. — Réaction granulomateuse (lobaire inférieure droite).

est illustré par la figure 4. Une suppuration bronchique était fréquemment associée dans ces cas de pneumopathies (fig. 5). L’extraction a été réussie 49 fois. En effet, dans un cas, le patient a refusé une deuxième endoscopie, alors que la première s’était soldée par un échec d’extraction du CE. Dans un cas, il a été nécessaire de réaliser une bronchoscopie au tube rigide après 2 échecs d’extraction à l’aide du fibroscope. Un patient est décédé quelques jours après une extraction réussie, dans un état de détresse respiratoire sur un terrain d’insuffisance respiratoire chronique grave majorée par la pneumopathie et un mauvais état général. DISCUSSION

Fig. 4. — Noyau de sapotier après extraction (ergot excentré piquant caractéristique).

CE à l’endoscopie). Le diagnostic a été porté dans les 15 jours qui ont suivi l’inhalation dans 13 cas seulement (tableau II). Aucun patient n’avait d’antécédents de troubles neuropsychiatriques. La localisation des CE était préférentiellement dans l’arbre bronchique droit : 33 cas sur 50 (fig. 1, 2, 3). La nature du CE est rapportée dans le tableau III et l’aspect du noyau de sapotier après extraction

Dans notre série, nous avons retrouvé les particularités décrites par de nombreux auteurs concernant les signes cliniques et radiologiques connus du syndrome de pénétration. Cependant, le diagnostic de CE a été généralement tardif, au stade de complication, avec pneumonie révélatrice dans la grande majorité des cas. Nous avons aussi constaté une localisation préférentielle à droite, en rapport avec l’anatomie, comme cela a été généralement rapporté chez l’adulte. Par contre, notre étude est la première faisant état du noyau de sapotier comme première cause de CE. Il s’agit probablement d’une particularité du sud-est asiatique, et du Sud Viêt-nam en particulier. Le sapotier, ou sapotillier, est un arbre fruitier de 20 à 25 mètres de haut dont le fruit est une baie grise de la taille d’un citron (fig. 6) ; la pulpe, rouge-jaune, est très appréciée, mais le fruit est con-

UNE SÉRIE DE 50 CAS D’INHALATION DE CORPS ÉTRANGER AU SUD VIÊT-NAM

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Fig. 5. — Bronche principale droite : a) suppuration initiale ; b) aspect après aspiration et avant extraction.

de le désenclaver pour l’agripper sur son versant plan avec les pinces à CE ; la pince doit être maintenue très serrée par l’opérateur pour éviter tout risque de lâchage pendant la manœuvre d’extraction. Comme pour tous les CE inhalés, des réactions inflammatoires granulomateuses apparaissent précocement, pouvant rendre l’extraction plus difficile. On est souvent amené à aspirer des sécrétions purulentes afin de mieux visualiser le noyau avant de l’extraire. Le noyau de sapotier n’est pas radioopaque ; la radiographie pulmonaire n’a donc pas de valeur d’orientation quant à la nature du CE inhalé.

Fig. 6. — Fruit du sapotier.

sommé sur place, non exporté. La consistance de la pulpe rend le noyau très gluant, facilitant son inhalation. On le reconnaît assez facilement dans les bronches par la présence d’un ergot excentré piquant. Son extraction implique souvent, lorsque cela est possible, de le mobiliser ou

On sait que les CE bronchiques de l’adulte sont souvent en rapport avec les habitudes alimentaires [3]. Dans les précédentes séries publiées, occidentales ou nordaméricaines, les petits fragments osseux ne font pas parti des CE fréquemment retrouvés chez l’adulte [4]. Dans notre série, ils représentent la deuxième cause. Ceci a déjà été constaté dans une série chinoise [5] où les fragments osseux sont alors la première cause de CE, avec une explication qui est aussi valable pour le Viêt-nam : comme on le sait, les Chinois et les Vietnamiens (et de nombreux Chinois vivent aussi au Viêt-nam) n’utilisent pas de fourchette ou de couteau. La viande n’est pas tranchée dans l’assiette mais prise par petit morceau associant viande et os avec les baguettes. Chinois comme Vietnamiens se délectent, en particulier, des cous de volailles, qui sont sucés avec risque d’inhalation de l’os, surtout lors de repas où l’alcool n’a pas manqué. Au Moyen-Orient, les pépins de melon sont très fréquemment retrouvés [6]. Chez l’enfant, les CE siègent généralement dans les gros troncs, avec une symptomatologie souvent bruyante

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faisant suspecter le diagnostic. Chez l’adulte, ils ont plutôt tendance à s’enclaver dans les bronches distales [7], d’où une symptomatologie plus bâtarde et des découvertes tardives, au stade de pneumopathie récidivante, ce que nous avons aussi constaté, avec parfois des destructions pulmonaires sous-jacentes importantes. Au contraire de l’enfant chez qui l’extraction du CE implique dans la grande majorité des cas de recourir à la bronchoscopie rigide sous anesthésie générale, le retrait de CE chez l’adulte est presque toujours réalisé à l’aide d’un fibroscope, sous anesthésie locale ou non selon les habitudes des opérateurs. Les fabricants ont diversifié leur matériel, mais nous avons toujours utilisé des systèmes de pince et pas de panier, et dans la grande majorité des cas une seule séance a suffi. Nous retrouvons là des données largement publiées dans les années 70 [8, 9, 10, 11] où l’on insistait aussi sur la facilité d’utilisation et à un moindre coût, ce qui est bien sûr un critère important dans les pays en développement. D’autres modes d’extraction ont été utilisés, en particulier la cryoadhérence avec du matériel de cryothérapie [12, 13, 14]. Nous ne disposons pas du matériel qui aurait pu être utile pour réduire les réactions inflammatoires et granulomateuses périphériques, et sans doute extraire bon nombre de CE. À une époque où les hôpitaux français se développent au Viêt-nam, il nous a paru intéressant de signaler ces particularités pour les pneumologues non avertis qui se rendraient dans ces hôpitaux ouverts à Hanoi et à Hô Chi Minh-Ville.

RÉFÉRENCES

1. Killian G. Removal of a bone splinter from the right main bronchus by direct laryngoscopy. Munch Med Wochenschr 1897; 44:88. 2. Marquette CH, Martinot A. Foreign body removal in adults and children. In : Bolliger CT, Mathur PN, eds. Interventional bronchoscopy. Basel : Karger, 2000:96-107. 3. Dikensoy O, Isulain C, Filiz A. Foreign body aspiration: clinical utility of flexible bronchoscopy. Postgrad Med J 2002;78: 399-403. 4. Limper AH, Prakash UBS. Tracheobronchial foreign bodies in adults. Ann Intern Med 1990;112:604-9. 5. Lan RS. Non asphyxiating tracheobronchial foreign bodies in adults. Eur Respir J 1994;7:510-4. 6. El Hassani NB. Tracheobronchial foreign bodies in the Middle East. J Thorac Cardiovasc Surg 1988;96:621-5. 7. Chen CH, Lai CL, Tsai TT, Lee YL, Perng RP. Foreign body aspiration into the lower airway in Chinese adults. Chest 1997; 112:129-33. 8. Lillington GA, Ruhl RA, Peirce TH, Gorin AB. Removal of endobronchial foreign body by fiberoptic bronchoscopy. Am Rev Respir Dis 1976;113:387-403. 9. Fieselman JF, Zavalta DC, Keim LW. Removal of foreign bodies (two teeth) by fiberoptic bronchoscopy. Chest 1977;72:241-3. 10. Smith LJ, Khan MA. Role of fiberoptic bronchoscopy in removal of foreign body. Chest 1977;72:264-5. 11. Richardson RH, Zavalta DC. Endobronchial foreign body removal using the bronchofibroscope. Ann Otol 1978;87:50-2. 12. Roden S, Homasson JP. Une nouvelle indication de la cryothérapie endobronchique : l’extraction de corps étrangers. Presse Med 1989;18:897. 13. Marasso A, Gai R, Prota R. An unusual case of foreign bodies in the bronchial tree. Journal of Bronchology 1995;2:339-40. 14. Homasson JP, Vergnon JM. Cryotherapy to extract obstructing blood clots. Journal of Bronchology 2002;9:158-9.